«Libérez la musique!» Le 3 février, ils étaient tous là, le bras en l'air et la guitare en berne. Tous ensemble, tous, pour s'élever contre la première condamnation d'un internaute français accusé d'avoir diffusé des fichiers illicites. Il y avait là Jean-Louis Aubert, Manu Chao, – M – et Keren Ann, ralliés à l'appel du Nouvel Observateur réclamant «l'ouverture d'un large débat public» sur la manière de réglementer les téléchargements musicaux.

Seul hic: liés par contrat aux quatre multinationales qui contrôlent plus de 80% de la production musicale, ces artistes-là sont-ils à même de mener la révolution à laquelle ils aspirent? Aujourd'hui, tout porte à croire qu'entre le camp des industriels de la branche et celui des créateurs indépendants, le fossé s'est fait canyon. Et les systèmes de pensée qui s'affrontent dépassent de loin le simple cadre de la musique en ligne.

En donnant le la des échanges musicaux contemporains, la technologie numérique offre aussi aux industries culturelles de nouvelles possibilités d'en sanctionner les moindres écarts. Journaliste à Libération, Florent Latrive a publié cet hiver Du Bon Usage de la piraterie. Une étude minutieuse des dérives du droit d'auteur dans laquelle l'auteur assimile les stratégies de contrôle des ténors de la branche musicale à celles de l'agriculture transgénique.

A l'instar du fameux gène «Terminator», contraignant l'exploitant à repasser à la caisse à chaque nouveau semis, les majors expérimentent aujourd'hui de multiples verrous technologiques: fichiers capables de s'autodétruire, disques inviolables, traçabilité du produit vendu, tout est bon pour contrecarrer la pulsion d'échange des mélomanes connectés. Jusqu'à la volonté réaffirmée de mettre fin au droit à la copie privée, fondement du partage de la culture tel qu'il se pratique au sein d'un même foyer.

On l'aura compris: pour les multinationales du disque, en perte de vitesse depuis quelques années, la «défense des artistes» passe avant tout par le renforcement de leur rôle de propriétaire exclusif. Et la criminalisation publique des réseaux d'échange «peer-to-peer» permet aux majors de contester la validité, voire l'existence, de modèles alternatifs de diffusion musicale, tirant parti des nouvelles hiérarchies d'Internet.

Le terrain, cependant, dit tout autre chose. «La réalité de la création musicale contemporaine doit d'abord être pensée en termes de floraison inouïe», souligne Dana Hilliot. Musicien français fondateur du label indépendant Another Record, l'homme met aujourd'hui à la disposition des internautes un important traité intitulé: De la Dissémination de la musique. Texte qui montre qu'en marge du modèle dominant des maisons de disques, de multiples initiatives, inspirées du fonctionnement des logiciels libres, inventent un rapport plus direct entre musiciens et mélomanes. L'émergence de licences libres (lire ci-contre), assouplissant un droit d'auteur abusivement restrictif, favorise en parallèle la mise en place d'un modèle législatif unifié, au sein duquel l'intérêt commercial ne tient plus qu'un rôle périphérique.

A la manière du système d'exploitation Linux, auquel participe librement la vaste communauté des internautes, la culture ne progresse, postule Dana Hilliot, que par la mise en commun de ses créations. A l'ère du remix et du sampling, on voit aisément combien l'accès aux œuvres du passé joue un rôle essentiel dans la composition du présent musical.

Partout sur la Toile, fédérés par un réseau croissant de labels et magazines virtuels, des milliers d'artistes mettent déjà en ligne le fruit de leurs travaux domestiques. Et les stars leur emboîtent le pas, à l'instar d'un Steve Coleman, géant du jazz contemporain. Sur son site, l'Américain explique ainsi pourquoi il a choisi d'offrir en téléchargement une partie de sa production: «Ma raison tient à cette conviction que les idées musicales ne doivent pas appartenir à qui que ce soit.»

Produit contre idée, l'enjeu réel est bien là: pour «libérer la musique» du carcan législatif légitimant la position dominante des majors, les artistes devront peut-être admettre l'idée que leur art ne se vende plus comme un simple produit assurant leur gagne-pain. Reste à savoir qui, de Jean-Louis Aubert, – M – ou Keren Ann, sera le premier à faire le sacrifice de son confort.

Florent Latrive, Du Bon Usage de la piraterie, Exils, 170 p. et en ligne: http://www.freescape.eu.org/piraterie

Dana Hilliot, De la Dissémination de la musique, sur: http://www.another-record.com/textes