Comment l'Europe vit-elle les Etats-Unis de Trump? Alors qu'une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

Est-ce quand Rock Around the Clock, de Bill Haley, a retenti sur la bande-son de Graine de violence? Ou quand Elvis a feulé Heartbreak Hotel? Est-ce quand Allen Ginsberg a poussé son cri de révolte, Howl? Ou quand Jack Kerouac a pris la route, On the Road? Au mitan des années 1950, entre le tsunami du rock’n’roll et l’émergence de la Beat Generation, quelque chose s’est fissuré dans le rêve américain. Une brèche s’est ouverte dans laquelle s’est engouffrée une jeunesse avide de liberté, de fraternité et d’électricité. Cette révolution culturelle a embrasé deux décennies, de l’élection de Kennedy (08.11.1960) à celle de Reagan (04.11.1980), selon un autre système de datation, de l’assassinat de Kennedy (22.11.1963) à celui de Lennon (08.12.1980). Une parenthèse enchantée dont les bonnes vibrations se font encore sentir.

Au début des années 1960, un petit gars de Duluth, Minnesota, enrhumé notoire, participe au revivalisme de la tradition folk dans les bars new-yorkais. S’émancipant de la tradition, il écrit Blowin’in The Wind, qui pose les questions auxquelles la société ne donne pas de réponses. Dénonçant le racisme, le bellicisme, l’injustice, Bob Dylan exprime «la conscience troublée de la jeune Amérique». Ses protest songs composent la bande-son des manifestations pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam. Il est le petit prophète d’un nouveau matin.

Plaisirs délétères

De la côte Ouest où les Beach Boys chantent l’hédonisme du surf à la côte Est où le Velvet Underground célèbre les plaisirs délétères, la musique déferle, exacerbant le sentiment de révolte contre l’establishment et accompagnant une libération sexuelle facilitée par la pilule contraceptive. A la tête de ses Merry Pranksters, l’écrivain Ken Kesey (Vol au-dessus d’un nid de coucous) prêche l’usage du LSD. Les portes de la perception s’ouvrent grand. A San Francisco, le Grateful Dead ou Jefferson Airplane explorent les espaces du dedans. La musique noire monte en puissance, blues avec B. B. King, soul avec Aretha Franklin ou Stevie Wonder. Jimi Hendrix fait flamber sa guitare. L’effervescence culmine en août 1969 à Woodstock, 500 000 spectateurs pour trois jours de paix, d’amour et de musique.

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Sur les campus, on découvre des «réalités non ordinaires» en lisant L’Herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda, qui retrace les expériences chamaniques de l’auteur auprès d’un sorcier yaqui, ou Le Seigneur des anneaux de Tolkien, qui dévoile les enchantements de la Faërie. Truman Capote invente le roman non fictionnel avec De sang-froid, consacré à un fait divers sanglant. Philip Roth fait scandale avec Portnoy et son complexe, qui parle de sexe en termes crus. Philip K. Dick doute de la réalité dans Ubik ou Le Maître du haut château. Frank Herbert publie Dune, un space opera traduisant les préoccupations écologiques émergentes tandis que Jim Morrison, le charismatique chanteur des Doors, rugit «Qu’avons-nous fait à la terre? Qu’avons-nous fait à notre sœur blonde? Ravagée et pillée et plantée de couteaux»…

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Les petits Mickeys désertent le royaume de l’enfance pour plonger dans l’underground. Robert Crumb dessine Fritz le chat, le matou subversif, et Mr. Natural, le guru azimuté, Gilbert Shelton les Fabulous Furry Freak Brothers, avatars californiens des Pieds Nickelés et amateurs forcenés de dope.

Fulgurances sporadiques

Le vent de la liberté souffle aussi sur le cinéma. Francis Ford Coppola, Michael Cimino ou Steven Spielberg réforment le 7e art en posant les bases du Nouvel Hollywood. Le western adopte le point de vue des Indiens dans Cheyenne Autumn, Little Big Man ou Jeremiah Johnson, son humeur se fait plus crépusculaire que conquérante dans La Horde sauvage. Des hors-la-loi comme Bonnie & Clyde deviennent des figures pop. Le road movie se met à rugir dans Vanishing Point ou Easy Rider. Métaphores de la ségrégation raciale, les morts-vivants se lèvent dans Night of the Living Dead. L’infini s’ouvre enfin avec 2001, L’Odyssée de l’espace

Cette prodigieuse floraison n’échappe évidemment pas aux lois de la thermodynamique. L’énergie retombe progressivement, les drogues récréatives font des ravages. Des fulgurances sporadiques comme Patti Smith, la poétesse visionnaire, ou Bruce Springsteen, le héraut des losers, témoignent d’une révolte toujours vivace, le raz-de-marée punk ramène une légitime colère dans l’industrialisation de la culture rebelle. Mais les yuppies de la City se substituent inexorablement aux yipppies libertaires. Le système reprend ses droits. Les héros d’antan perdent des cheveux, prennent du poids, meurent ou reçoivent le Prix Nobel. Leurs plus belles mélodies servent de jingles publicitaires.

Pourtant, la lumière des deux décennies prodigieuses nous parvient encore comme celle des étoiles mortes. Le goût de la liberté diffusée par les Etats-Unis entre 1960 et 1980 reste vivace, les réalités non ordinaires sont assimilées. Les films de science-fiction intègrent les ambiguïtés de Philip K. Dick, Dune sera sur les écrans à Noël. Et Bob Dylan est sorti de son silence le printemps dernier pour chanter Murder Most Foul, évocation fleuve de l’histoire américaine marquée au fer rouge par l’assassinat de Kennedy.

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