La romancière Françoise Sagan est décédée vendredi à l'hôpital de Honfleur, dans le Calvados (Normandie), à l'âge de 69 ans, a-t-on appris auprès de son entourage. Elle est décédée à 19 h 35 d'une «décompensation cardio-respiratoire». Elle avait été admise «il y a quelques jours» au service de médecine du centre hospitalier de la ville, a indiqué le directeur de l'hôpital, Yves Buzens. L'auteur de «Bonjour Tristesse», «Aimez-vous Brahms?», «La Chamade», était malade depuis quelques années. Elle avait été hospitalisée à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois et vivait retirée, la plupart du temps dans sa propriété proche de Honfleur.

Bonjour tristesse: Françoise Sagan n'est plus. La romancière et dramaturge disparaît un peu plus d'un demi-siècle après avoir remis à l'éditeur Julliard, en octobre 1953, le manuscrit de ce roman promis à un succès fulgurant. Bonjour Tristesse, bréviaire du désenchantement du cœur et des sens écrit par une bachelière de 17 ans, et publié l'année suivante, fit taxer son auteur de «charmant petit monstre» par François Mauriac. Elle était lancée et désormais classée sous l'étiquette riche et frivole, prisonnière d'un personnage sans rapport avec son être profond, elle qui vouait à la littérature, selon Antoine Blondin, «un respect humble et passionné». Tout Sagan tient dans ce premier livre au titre inspiré d'un poème d'Eluard, qui peint le trio formé par un père, sa fille adolescente et sa maîtresse sur un ton apparemment léger. Quant à son pseudonyme, elle l'avait choisi chez Proust, son maître en littérature, pour ne pas effaroucher sa famille bourgeoise et provinciale (elle était née Françoise Quoirez à Cajarc, dans le Lot).

On a pu dire de la romancière – comme plus tard de la dramaturge – qu'elle n'avait écrit qu'une suite de variations sur un schéma à peu près toujours sembable: celui de personnages dépourvus de soucis matériels, gravitant dans des milieux circonscrits du Tout-Paris germano-pratin et qui découvrent soudain la solitude (Un Certain Sourire), la vanité de l'amour (Dans un Mois, dans un an), la vieillesse (Aimez-vous Brahms?), la jalousie (Les Merveilleux Nuages), le suicide (Un peu de Soleil dans l'eau froide), l'abandon de la liberté (La Chamade)… Tous thèmes pas si frivoles que ça, on en conviendra, mais traités par l'écrivain sur un ton de neutralité, voire de détachement qui a fait prendre cette moraliste pudique pour une cynique. Si la critique ne lui faisait pas de cadeau en relevant les négligences de son style (dues peut-être au fait que depuis 1977, souffrant d'un coude cassé, elle avait pris l'habitude de dicter ses livres), ses lecteurs en aimaient la petite musique mélancolique.

Beaucoup d'humour

La personne de l'écrivain suscitait d'ailleurs une vive sympathie – à peine écornée récemment par son implication dans un scandale financier lié à l'affaire Elf, qui lui valut de graves ennuis fiscaux. Elle s'étonnait elle-même de cette sympathie dans Derrière l'Epaule… (Plon, 1998, repris en Pocket), livre où elle reparcourt toute son œuvre en la commentant avec beaucoup de distance et d'humour. On connaissait sa générosité et son indéfectible goût de l'amitié – pour Florence Malraux, le danseur Jacques Chazot, l'écrivain et chroniqueur Bernard Frank –, sa discrétion touchant sa vie privée (deux mariages, un enfant), sa timidité en public qui la faisait bégayer (ce qui accroissait encore son capital de sympathie), sa gentillesse envers les importuns ou les maladroits: personne n'a oublié la patience dont elle fit preuve envers Pierre Desproges dans le mémorable sketch où, au lieu de l'interviewer sur son œuvre, il lui montrait des photos et lui parlait de ses vêtements. Ni son admiration pour un Peter Handke pourtant très grossier et méprisant à son endroit sur le plateau de Bernard Pivot.

Aux Etats-Unis en 1955, elle avait rencontré Truman Capote, Carson McCullers, Tennessee Williams et Billie Holiday: elle les évoque avec tendresse dans le livre délicieux qu'est Avec mon meilleur Souvenir (Gallimard, 1984, repris en Folio et en cassette audio aux Editions Des Femmes), où il est aussi question d'Orson Welles, de Rudolf Noureev et de son amitié pour Jean-Paul Sartre, qu'elle a beaucoup vu à la fin de sa vie quand il était devenu aveugle; sans oublier quelques-unes des grandes passions de sa vie, en dehors du whisky et de la cigarette: le jeu, la vitesse, le théâtre, Saint-Tropez (remplacé ensuite par la Normandie où elle avait fait en 1960 l'acquisition grâce au jeu d'une grande maison délabrée), enfin les lectures qui lui avaient ouvert les yeux à l'adolescence: le Gide des Nourritures terrestres, le Camus de L'Homme révolté, le Rimbaud des Illuminations et Proust, bien sûr qui lui avait «tout appris», notamment sur la difficulté d'écrire.

Les livres de Françoise Sagan, édités principalement par Julliard et Flammarion, ont été presque tous repris en poche, notamment dans un volume d'Œuvres de la collection Bouquins.