«A vous maintenant, messieurs les journalistes, de formuler vos critiques.» Immuable, le rituel se perpétue année après année, mettant un terme à la conférence de clôture du Paléo Festival Nyon. Leitmotiv à l'ironie de circonstance, la formule tendrait à donner de la branche l'image d'un repaire de mauvais plaisants et d'incurables rabat-joie, plus prompts à traquer les failles d'un système Rossellat réputé inattaquable qu'à en saluer les nombreux mérites.

La pique est de bonne guerre mais laisse en ce lendemain d'anniversaire un goût amer aux lèvres. Car si l'étape franchie, un quart de siècle de festival, invite à l'analyse la presse déchaînée, elle réclame également de ses auteurs une réflexion dépassant de loin le cadre du bilan de fin de semaine. Entachée par de nombreux incidents déplorables, la 25e édition du Paléo Festival a certes fait l'objet d'un check-up nuancé de la part de ses organisateurs (LT du 31 juillet). Mais l'inventaire des manquements et des amendements à apporter à une manifestation dont le triomphe commercial et public est encore le meilleur paravent ne suffit sans doute pas à excuser, encore moins à justifier les bévues qui portent aujourd'hui préjudice à la crédibilité du festival.

Que soit abordé l'abandon prématuré d'Oasis, la faiblesse des moyens accordés à la nouvelle scène consacrée aux musiques électroniques ou le viol d'une adolescente dans l'enceinte du camping, l'attitude du comité d'organisation se limite à déplorer ces malheureux incidents, rejetant la responsabilité de ceux-ci sur la fatalité ou la loi du plus grand nombre: Oasis n'est en définitive qu'un groupe parmi les 140 artistes du programme, et le viol, aussi regrettable soit-il, fait partie des accidents susceptibles de se produire dans toute structure avoisinant les 10 000 âmes. Pas de quoi remettre en cause la bonne marche du festival et la confiance inébranlable de ses organisateurs. L'un et l'autre cas mettent cependant en lumière l'inquiétant dilettantisme qui préside à la gestion des problèmes de sécurité et, plus grave, à la remise en question des principes fondateurs d'une manifestation vieille d'un quart de siècle.

A l'issue de l'«affaire Oasis», Daniel Rossellat réaffirmait ainsi sa confiance envers les Nyonnais en ces termes: «Je connais le public du Paléo, et je sais qu'il n'est pas agressif.» Soit. Mais sur quelle base fonde-t-il son appréciation du festivalier de l'an 2000? Ce dernier serait-il donc, à l'image de la manifestation, imperméable à l'évolution des mœurs et à l'escalade de la violence que connaît la société civile? L'affirmer, c'est considérer encore l'enceinte du Paléo comme une zone franche, miraculeusement préservée des tribulations du monde moderne par la magie du «convivialement correct», dernier bastion d'irréductibles babas cool résistant à l'envahisseur technoïde.

En invitant le groupe anglais, réputé pour son attitude arrogante et soupe au lait, les programmateurs du festival ont surtout fait l'erreur de croire qu'ils pourraient rallier à leur cause pluraliste et bon enfant un groupe en totale opposition avec le public et l'«esprit Paléo». Le clash était inévitable et la frustration des fans à prévoir, premier indice d'un angélisme désormais hors de saison. Quant à la sordide brutalité du viol perpétré au camping, elle s'inscrit elle aussi dans une logique que feignent d'ignorer les pontes de l'Asse: lors des précédentes éditions, rixes au couteau et overdose ont ainsi émaillé le quotidien du camping, un espace que l'on prétend pourtant plus «sûr que jamais».

Soucieux de ménager un savant équilibre entre «sécurité et liberté», Daniel Rossellat se refuse à tenir la fiche signalétique de tous les occupants du camping. Honneur à lui, et l'on ne saurait trop décourager le recours aux forces de l'ordre pour régler les problèmes inhérents à la sécurité du lieu. Plus simplement, n'est-il pas temps d'engager une réflexion sur le bien-fondé d'un tel camping à l'aube du troisième millénaire? Né de la nécessité d'accueillir des festivaliers venant de plus en plus nombreux et de régions de plus en plus éloignées, sa structure correspondait parfaitement à l'aspiration de liberté communautaire héritée des années 60 que perpétuaient encore les psychédéliques années 70. De cette idéologie Grand Duduche, que reste-t-il aujourd'hui?

Plus grand-chose, si l'on en croit l'émergence de vols et d'actes de racket généralisés, auxquels s'ajoute le désintérêt quasi total des campeurs pour le festival de musique qui se déroule sous de plus amples tentes, de l'autre côté des voies ferrées. Au nom de quelle liberté maintient-on alors ce simulacre de communauté, dans laquelle chacun s'installe sur des zones bien délimitées et se plie aux règles du lieu, jusqu'à en adopter les atours stéréotypés?

Pour assurer le bien-être et la sécurité des festivaliers, le comité du Paléo a pris il y a quelques années la décision de limiter les entrées par soirée au festival. Une première entrave à la liberté du festivalier, si l'on pousse la logique à son terme, que l'on pourrait aussi bien étendre au camping: pourquoi ne pas limiter son accès aux seuls détenteurs de billets d'entrée pour le festival, enrayant du même coup la prolifération d'activités illicites liée au désœuvrement des campeurs?

Cela implique bien évidemment de renoncer à certaines utopies tenaces, à certains rêves d'un autre temps. Car au-delà de la programmation musicale jugée souvent consensuelle, au-delà du côté «fête de la bière» de la manifestation, le Paléo Festival a trouvé son public et sait le satisfaire, année après année. Est-il dès lors raisonnable de sacrifier cette force, acquise de haute lutte, pour une présomption de liberté et quelques vieilles illusions?