Au coin de l'œil, il avait un fou rire maquisard. Un couac et il éclatait. L'Argentin Mauricio Kagel a sillonné la planète musicale avec la gravité des grands artistes burlesques. Dans une fosse, sur des tréteaux, ou dans ses studios, le compositeur savait tout faire. Le mort par exemple, comme dans sa pièce musicale 24 XII 1931 (date de sa naissance à Buenos Aires). «Touche-à-tout génial, musicien d'une culture infinie», comme le définissait hier Tobias Richter, directeur du festival Septembre musical, l'artiste s'est éteint à Cologne, à l'âge de 76 ans. Sans fracas, comme il se doit.

La bienséance, pourtant, n'était pas son fort. Est-ce parce qu'il avait beaucoup rêvé dans l'ombre de l'écrivain Jorge Luis Borges qu'il fréquente à Buenos Aires? Ou parce qu'il était marqué par la violence d'une époque qui avait obligé ses parents juifs et russo-ukrainiens à s'établir en Argentine? Ou encore parce qu'il avait appris à penser en lisant les philosophes, Spinoza en particulier? Mauricio Kagel fuyait les chapelles et quand il consentait à y entrer, il en contestait l'ordonnance.

Son génie était fait de curiosité aiguë, d'intelligence éclair, de folie maîtrisée. Il assimilait, digérait, transfigurait. Le piano d'abord, avec le maître Vincenzo Scaramuzza; plus tard, les éruptions électroniques d'un Stockhausen - son contemporain; et encore la douleur sublimée en chausse-trappe d'un Ionesco - l'auteur de La Cantatrice chauve. Il ne théorisait pas. Il machinait, avec un doigté roublard, des concerts-performances - son fameux théâtre instrumental - qui frisaient le code. Exemple: ce récital solennel balayé par un fou rire préenregistré.

Pas sérieux, Kagel? Mais non, se souvient Tobias Richter qui l'a invité en 2005 au Septembre musical à Montreux: «Il a travaillé comme pianiste répétiteur dans des maisons lyriques. Il a gardé de cette expérience une précision maniaque. Il était intraitable avec ses musiciens, ne supportait pas l'approximation.»

Kagel déridait les coutumes; dégivrait ses aînés, Bach par exemple (il a récrit en langage atonal ses 49 chorals); il débordait. Il était excessif et burlesque, c'est-à-dire grave en sous-main. L'humour était son salut. Au Temps, en 2005, il confiait: «L'humour est quelque chose de chimiquement pur. En avoir et le cultiver, c'est très important pour moi. Le jour où je ne ferai plus rire, ce sera très grave. Cela annoncera la fin.»