Yevgeny Sudbin a 20 ans, il est la révélation de ce week-end aux Sommets musicaux de Gstaad, alors que tout le monde avait l'attention braquée sur un manuscrit inédit de Beethoven. Ce pianiste russe prouve que la découverte d'un jeune talent est plus bouleversante que celle d'une partition dont la valeur est essentiellement symbolique. Car Beethoven n'aurait-il pas explosé à l'idée de voir son «allegretto en si mineur» publié ? Il l'a écrit comme une dédicace pour un voyageur anglais de passage à Vienne en 1817. Mais non pour la postérité.

Voilà pourquoi le public a eu l'air surpris, samedi soir, à l'Eglise de Saanen lorsque, après 27 secondes, le morceau était terminé. Silence embarrassant, après quoi on a applaudi.

Puis le Quatuor Hagen a enchaîné avec une interprétation magistrale de l'«opus 135», à mi-chemin entre influences baroque et moderne. Usant d'un vibrato minimal pour éclairer l'harmonie. On aurait dit quatre violes de gambe dans le mouvement lent. Puis voilà Beethoven qui s'étrangle de rire dans le «finale», balayant tout sentiment de rancune, opérant le pardon dans un élan de libération jubilatoire.

Rejoué en bis, l'«Allegretto en si mineur» s'avère une chose fort joliment écrite, bâtie sur un thème aux résonances de Volkslied allemand, avec un début en fugue. Mais ce n'est rien d'autre qu'une carte de visite jetée à l'improviste.

A l'inverse, Yevgeny Sudbin déploie, dans son récital de dimanche, un jeu incroyablement mûr et pensé. Derrière cette silhouette noble qui ressemble à celle du jeune Liszt, derrière ce nez au profil aquilin, se cache une force obscure qui déferle dans la Sonate No 5 de Scriabine et Gaspard de la Nuit de Ravel (Scarbo). L'étagement des plans sonores, le traitement des notes comme des masses, un legato souverain, Yevgeny Sudbin a tout pour faire une grande carrière. Il a surtout cette pénétration de l'esprit capable d'entrevoir la totalité d'une pièce en une fraction de seconde.