Une curieuse paranoïa s’empare des esprits à la fin du XVIIIe siècle: la musique, croit-on, tend à rendre malade. À une époque où «de nombreux médecins attribuent la plupart des maladies à une surexcitation des nerfs», on revisite d’un œil savant une «légende noire» qui accompagne la pratique instrumentale depuis l’Antiquité. Le rhéteur Quintilius ne raconte-t-il pas que, se trompant de note lors d’une cérémonie religieuse, un musicien conduisit un prêtre romain «à se jeter d’une falaise»? Et l’anthropologue allemand Michael Wagner ne rapporte-t-il pas, en 1794, l’histoire d’un homme «qui mourut après avoir joué du triangle»?

Si James Kennaway, historien de la médecine à l’université de Newcastle, se penche depuis des années sur ces divagations extraites du cabinet de curiosités des théories bizarres, ce n’est pas (seulement) par goût de l’étrange. D’une part, la dénonciation des méfaits de la musique participe à la définition des frontières de genre, de classe et de race qui structurent nos sociétés au fil des trois derniers siècles. D’autre part, l’idée que la musique recèle des nuisances dévastatrices retrouve une actualité, aussi sinistre qu’inopinée, avec la découverte de son usage pour «ce qu’on appelle la torture light», celle qui «ne laisse aucune cicatrice visible», dans les centres de détention de l’armée états-unienne. La playlist des tortionnaires sonores inclut les Bee Gees, Prince et Neil Diamond.

Nourri par une bibliographie monumentale, l’ouvrage de James Kennaway (qui paraît en français quatre ans après sa VO anglaise) découpe les étapes d’un discours musicophobe où le maintien de l’ordre prend la forme du souci médical. On détaille ainsi les ravages attribués au «timbre mélancolique» de l’harmonica de verre, «le danger que l’excitation produite par la musique comportait pour la santé sexuelle et génitale de la femme», ou la manière dont les rythmes syncopés des Noirs américains auraient «un effet débilitant sur les tissus nerveux». Dernier avatar de cette phobie: les «battements binauraux» qu’on pourrait percevoir avec des écouteurs: une dangereuse drogue numérique pour les uns, un moyen prodigieux de développement personnel pour d’autres, un pur fantasme aux yeux de la science.


 James Kennaway, «Mauvaises Vibrations, ou La Musique comme source de maladie: histoire d’une idée» (Lambert-Lucas, 238 p.)