Lorsque le décès de Kuhnau laissa vacant le poste de cantor de Saint-Thomas, Telemann, le compositeur le plus célèbre du moment, posa sa candidature dans le seul but d'obtenir une augmentation des autorités de Hambourg, où il occupait déjà une place éminente. Le petit jeu à la hausse réussit à merveille. Telemann resta à Hambourg. C'est alors que Bach fut élu. Commentaire d'un des membres du Conseil: «Puisque nous n'avons pu obtenir le meilleur, contentons-nous de quelqu'un de plus médiocre.»

Johann Kuhnau était un bon compositeur, si l'on en juge avec ce Magnificat, la plus grande œuvre connue de sa musique sacrée dont la majeure partie est perdue. Quant à Telemann, écoutons sa Passion selon saint Matthieu, l'une des quarante-six qu'il écrivit pour les églises de Hambourg. Elle ne dure qu'une grande heure, s'ouvre et se ferme sur un simple choral. Les récitatifs de l'évangéliste et du Christ, fortement dramatisés, accompagnés par les cordes, influencés par les recherches rythmiques de la tragédie lyrique française, en sont la partie la plus intéressante. Les airs paraissent plus banals, les chœurs de foule sont brefs, les chorals très simplement harmonisés. Impression d'efficacité superficielle.

Rien qui fasse descendre dans les profondeurs du mystère du Calvaire. Rien qui puisse entrer en concurrence avec les deux monuments de Bach qui, il est vrai, sont tellement hors normes qu'ils faussent toute comparaison. Mais prenons n'importe quelle cantate, par exemple une de celles du nouveau volume de l'intégrale de Koopman. Tout y parle la langue du génie, le souffle des grands chœurs introductifs, l'inventivité des airs solistes, les subtilités harmoniques des chorals.

La surprise que nous ménage Telemann, on la trouvera dans ses suites d'orchestre, dont l'ensemble d'instruments anciens de Berlin nous propose un choix coloré et une interprétation bouillonnante de vie. Au début, on se croirait dans la Water Music de Haendel. Même solennité joyeuse, même plaisir à faire rebondir timbales et trompettes. Et puis la suite Alster fait sonner quatre cors au gré de pages d'un pittoresque savoureux, anecdotique et mythologique, en compagnie de Pallas et de Pan. On y entend aussi le carillon de Hambourg et un irrésistible concert de grenouilles et de crapauds, où cors, cordes et clavecin coassent à l'envi.

La Suite tragi-comique propose de curieuses musicothérapies au podagre et à l'hypocondre, dont bobos et langueurs sont caractérisés avec verve. Mais la pointe humoristique se mue en finesse délicatement ciselée quand Telemann se met à l'écoute des danses aristocratiques et populaires. On passe de la polonaise à la napolitaine, de l'étrange murky à la musette rustaude, de l'élégant menuet à la vive arlequinade. Ce tour d'Europe est caractéristique de son éclectisme international. Contrairement à Bach qui intègre les influences étrangères dans son style puissamment synthétique, Telemann aime conserver une diversité chatoyante, qui n'est pas son moindre charme.

Georg Philipp Telemann, Suites pour orchestre, Akademie für Alte Musik Berlin, (Harmonia Mundi HMC 901654/Musikvertrieb), Matthäus-Passion 1746, Rheinische Kantorei, Das Kleine Konzert, dir. Hermann Max, (Capriccio 10 854/EMI)

Kuhnau, Zelenka, Bach, Magnificat, Bach-Collegium Japan, dir. Masaaki Suzuki, (BIS CD-1011/Musikvertrieb)

Johann Sebastian Bach, Cantates, vol. 8, Amsterdam Baroque Orchestra & Choir, , dir. Ton Koopman, (Erato 3984-25488-2/Warner)