Depuis longtemps, Trilok Gurtu tente de régler un rapport schizophrénique à son Inde natale. D'abord tabla hero hindoustani, phénomène forain de la batterie jazz, puis mercenaire de grande classe pour star de la chanson, cet homme-orchestre se dessine une carrière polychrome. Son agenda ne doit plus tenir dans une main: collaborations orientalistes avec Charlie Mariano et Jan Garbarek; plus clairement jazz avec Pat Metheny ou John McLaughlin; définitivement world avec Marià João et Nourith. Bref, Trilok Gurtu a tout tenté. Mais, dans sa voix un brin éteinte, l'Inde demeure le lieu privilégié de toutes les naissances. Existentielles et artistiques.

Le Temps: – Vous avez été initié dès votre plus jeune âge à la musique hindoustanie, donc de l'Inde du Nord, continuez-vous à la pratiquer?

Trilok Gurtu: – Bien sûr. Durant toute la saison des concerts en Inde, je joue de la musique classique. Je dois tout à cette musique. Autant dans la pratique de l'improvisation que dans la technique énorme qu'exige cet art. Je crois que je ne cesserai jamais de jouer du tabla. Comme un hommage à mon premier gourou, ma mère.

– Votre carrière se lit comme une histoire de la «world music». Est-ce une tendance que vous appréciez?

– Lorsque j'habitais en Inde, j'écoutais déjà de la musique occidentale. J'ai assisté et contribué aux débuts de la fusion. Aujourd'hui, des gens comme le musicien anglais Nitin Sawnhey me considèrent comme un père fondateur. Les DJ's mixent fréquemment ma musique. En Suisse, pour ma tournée en solo, j'ai joué dans un petit club à Fribourg mais aussi au Moulin à danses de Lausanne dans le cadre d'une soirée «Goa». Le très jeune public ne connaît souvent pas ma musique mais l'apprécie, car elle répond à des questions très contemporaines.

– Vous avez également accompagné le guitariste John McLaughlin. Est-ce quelqu'un qui, comme il le prétend, maîtrise aussi bien la musique indienne que le jazz?

– Vous savez, John se targue d'être un mystique. Il change en fait de gourou comme de chemise. C'est bien sûr un grand musicien, mais mon expérience personnelle en sa compagnie s'est mal passée.

– Votre album en trio, «Què Allegriã», avec le contrebassiste Dominique di Piazza, est pourtant une réussite.

– John joue effectivement très vite. Avec une incomparable virtuosité. Mais n'importe qui peut le faire. La rapidité n'est pas un argument musical, à mon avis. Je crois qu'il est plus fondamental de respecter chaque son comme une unité.

– Mais votre jeu lui-même est éminemment technique.

– Je ne nie pas l'importance de la technique. C'est un vocabulaire nécessaire pour tout musicien. Mais je ne fais jamais de la démonstration. Cela ne m'intéresse pas. La musique indienne nous montre combien la technique du musicien s'intègre parfaitement dans le langage musical et ne jaillit pas comme une protubérance égocentrique. Ecoutez le jeu du tabliste Zakir Hussain. Il est merveilleux. Chacun de ses coups est parfaitement maîtrisé. Aucun débordement. Avec une telle approche, on ne frise jamais l'indigestion. Contrairement au jeu de John.

– A Montreux, vous allez jouer dans une soirée parrainée par une marque de cymbales. Cela vous pose-t-il un problème éthique?

– Non, pour moi l'essentiel se trouve ailleurs. Pourvu que les musiciens soient bons, qu'importe le contexte. Je crois que Dave Weckl, Manu Katché et moi-même avons suffisamment montré que notre musique est valable. Je suis heureux de présenter mon projet «The Glimpse» à Montreux.

– Votre projet, fort déjà de deux albums, apparaît comme un retour aux sources. L'avez-vous conçu de cette façon?

– L'Inde sera toute ma vie lisible en filigrane dans ma musique. J'aimerais promouvoir une musique indienne du troisième millénaire.

– Vous avez collaboré à un nombre impressionnant de productions, dans tous les genres. Comment parvenez-vous à jouer aussi bien avec le synthétiseur tout-terrain de Joe Zawinul qu'avec la voix très «variété» de la chanteuse israélienne Nourith?

– Ma contribution à l'album de Nourith est une bonne expérience. L'essentiel pour moi est de ne jamais renoncer aux particularités de mon jeu. Et notamment à l'originalité de mon set de batterie.

– Votre set est effectivement très reconnaissable. Vous l'avez conçu vous-même?

– Absolument. Je joue accroupi et vole d'un fût à l'autre, d'une cymbale à l'autre, avec facilité. Au centre, mon tabla trône et me rappelle continuellement mes origines asiatiques.

Trilok Gurtu, Manu Katché et Dave Weckl en concert ce dimanche 11 juillet au Festival de jazz de Montreux dans le cadre du «Zildjan Day», dès 21 h, loc. TicketCorner ou www.montreuxjazz.com