Un organisme extrémophile est un être vivant qui a su évoluer pour survivre dans un environnement qui serait fatal au commun des mortels: le ver de Pompéi (Alvinella pompejana) supporte l'eau à 80°C des cheminées hydrothermales, les poissons de la famille des Notothéniidés ont dans leur sang une protéine antigel fort utile lorsqu'on barbote au large de l'Antarctique, et les tardigrades se portent comme des charmes même si on leur fait faire un aller-retour dans le vide interplanétaire.

A tous points de vue, la pandémie est un milieu hostile: pour la santé, pour l'économie, pour le bon sens. Pour la culture aussi, on l'a malheureusement bien vu: quels que soient leur statut ou leurs activités (artistes, organisateurs, professions de soutien), des femmes et des hommes tirent la langue, des événements ne surviennent jamais.

Evolutions

Voire, pour certains de ces derniers (à la fois poussés par l'aiguillon du virus et portés par la passion), ils mutent, évoluent vers des formes nouvelles, réadaptées. C'est le cas, à Genève, du festival Face Z – il change en fait de nom chaque année, en suivant l'alphabet: en 2020, c'est «Face P». Aux manettes, deux poids lourds des musiques actuelles en cité de Calvin: Vincent Bertholet (Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, Hyperculte) et Cyril Yeterian, patron du label Bongo Joe et moitié du duo Cyril Cyril (avec une autre figure genevoise, Cyril Bondi). Sa fonction: donner un coup de projecteur sur une «musique créative et innovante» – Face Z se présente souvent comme un Kilbi (le grand raout des sons aventureux lancé par le Bad Bonn de Guin) en miniature: c'est exactement cela.

2020, bien entendu, se présentait comme une année particulière: exit les concerts que Face Z pensait présenter. Mais il faut savoir tenir, et se maintenir. Dans leur argumentaire, les organisateurs expliquent: «Jusqu’ici, on défrichait de nouvelles sonorités, aujourd’hui on défriche de nouvelles façons d’en générer.» Le festival a donc décidé de se métamorphoser en laboratoire, de tenter des hybridations, par le biais de résidences invitant les artistes initialement invités (du moins une bonne partie d'entre eux) à créer, par couples, des nouveautés musicales: «Au contact de pratiques parfois diamétralement opposées à la leur, [ils] disposeront de deux jours-sport pour se découvrir, amorcer une réflexion bicéphale, se détester (ou pas) et accoucher d’une ou deux compositions à quatre mains, les enregistrer puis les apposer dans un album et un concert filmé.»

C'est Michel Leiris qui disait – en gros – que la poésie naît de mots qu'on entrechoque. Les associations, les affrontements, la concordia discors proposés par les résidences de Face P (ou Z) pourraient elles aussi bien faire des étincelles, comme de deux silex: ainsi de la rencontre de Sun Cousto (pop minimale, froissements no wave) et Marceau Portron (guitare déliée, folk squelettique); ou de celle de Romain de Ferron (synthétiseurs solaires) et Baby's Berserk (tropicalismes de rave). Et on sera particulièrement attentif à un dernier duel, qui opposera Nãr à Why The Eye: deux musiques de transe (la première en contretemps de félin, la seconde en puissance brute) pour une superposition rêvée.


Face P. Le Pneu – espace commun du Vélodrome, Genève. Jusqu'au 6 décembre.