Au bout d’une longue piste de terre moite, en quittant la Route 82, ils ont posé un panneau commémoratif. Ici est né B.B. King. Itta Bena, Mississippi, on sent bien que, déjà à l’époque, ce n’était pas davantage qu’un cul-de-sac; tout au plus une plantation de coton, avec trois ou quatre baraques où ses parents métayers faisaient cuire des tubercules. Ils l’avaient baptisé Riley B. King, ce jour de septembre 1925, sans que personne n’ait jamais su à quoi renvoyait le B. A quoi, sinon au blues?

On le savait malade. Un diabète lancinant qui, la plupart du temps, le maintenait sur sa chaise à roulettes. On le croisait dans des aéroports, face au tapis des bagages, il était installé partout comme sous un porche sudiste, à attendre le crépuscule dans un rocking-chair. Les gens le repéraient, certains osaient lui demander s’il attendait Lucille. Il souriait. Il comprenait que sa guitare était plus célèbre encore que lui. Une Gibson à laquelle il avait donné le nom d’une femme pour laquelle deux types s’étaient battus dans un bar de West Memphis; le bar avait fini par cramer. King s’était précipité dans les flammes pour sauver l’instrument.

Le 1er mai, B.B. King avait publié un dernier message. «Je suis sous contrôle médical dans ma résidence de Las Vegas. Merci pour vos vœux et vos prières.» Ce n’est pas si incongru, pour le bluesman du Delta, de mourir dans la Babylone des tapis verts. D’abord parce que, dès les années 1960, son héros Frank Sinatra l’avait introduit dans les plus grands clubs de la ville; au moment où les Noirs étaient encore cantonnés dans des salles ségréguées. Ensuite parce que King raffolait de ce qui brille. Le clinquant des cuivres. Les paillettes sur ses grosses vestes. Le blues quand il n’est pas une rédemption, mais un manifeste.

Il aimait le tapage. Il aimait l’électricité. Entre les mains de T-Bone Walker, un guitariste dont il affirmait que, s’il avait été une femme, il aurait pu l’épouser. T-Bone Walker. Les prémices et, déjà, la fin du rock’n’roll. B.B. King devient DJ pour des radios de West Memphis, Arkansas, et de Memphis, Tennessee. On le surnomme Blues Boy, puis B.B. Il incarne à lui seul ce pont d’une musique vernaculaire, vouée à la ruralité, à la conquête des mégalopoles américaines.

Dès la fin des années 1940, il rencontre Sam Philipps, un petit Blanc aux oreilles vernies, qui l’enregistre dans ses studios du Memphis Recording Service, au 706 Union Avenue. Plus tard, le producteur improvisé crée Sun Records et découvre Elvis Presley. En quelques années de précipitation glorieuse, la mémoire périphérique des petits-fils d’esclaves, les plaintes mélodiques des palefreniers noirs, se métamorphosent en la musique la plus écoutée au monde. Très loin de là, dans les banlieues britanniques, le lumpenprolétariat insulaire s’épuise à reproduire les solos de B.B. Au point où, dès qu’il en aura l’occasion, Eric Clapton dentellera de vieux blues avec King.

C’était cela, B.B. Pas seulement un type débonnaire, en veste de clown, dont la guitare reposait sur le ventre. Pas seulement ce pas lourd, volé à la terre, qui hantait depuis 1979 les couloirs du Montreux Jazz Festival et dont certains journalistes se servaient pour prouver que Montreux, c’était toujours pareil. A cela, Claude Nobs répondait que «B.B., tant qu’il le pourrait, serait un invité permanent». Il était venu plus de 20 fois, jusqu’en 2011. Même après sa tournée d’adieux. Ses concerts étaient de grands cirques magistraux, avec solo d’harmonica par Nobs, avec des spectateurs qui claquaient des doigts à rebours quand il se lançait dans «The Thrill is Gone».

Le frisson est parti. Il reste les disques. Ce concert du 21 novembre 1964, au Regal Theater de Chicago. B.B. King semble savoir exactement ce qui se joue. D’un point de vue vestimentaire, il est d’une sobriété parfaite: costume noir, cravate fine, guitare en bandoulière. Il va prendre la ville même où le blues s’est branché une fois pour toutes. Le présentateur annonce une légende. B.B. n’a même pas 40 ans. Il faut chercher profond pour retrouver la rugosité du Delta. Les saxophones brandis dans un R&B fastueux, l’opulence orchestrale, la gouaille du camelot. Et puis, King prévient qu’on va retourner «très très loin dans le temps».

«Worry Worry», le blues péremptoire. Dès le premier cri d’une guitare taillée pour la transe, les spectateurs sont domptés. Ils réagissent comme dans les églises de Kilmichael, Mississippi, de ces gospels que King entonnait enfant après que sa propre mère l’avait abandonné à 4 ans. C’est sa guitare qui raconte cela. B.B. King savait chanter du bout des doigts, le visage humide, les yeux fermés adressés au ciel. Il répétait volontiers que ses carences de guitariste avaient forgé son style. Il était presque incapable de gratter un accord. Mais dès qu’il se mettait à chanter, d’une Lucille qui ne demandait que cela, personne ne songeait même à rivaliser avec lui.

B.B. King est mort. Il était la mémoire vive d’une douleur tournée en chant.