Danse avec moi (1/5)
Sur les eaux grises du lac de Neuchâtel, une société organise des milongas argentines sur la proue d’un navire

Cette semaine, «Le Temps» propose, à travers cinq danses choisies au hasard des rencontres de l’été, de découvrir les diverses formes de dialogues qui se passent de mots. Rythmés par la musique et son histoire, les corps se rencontrent et, pour certains, c’est la plus belle conversation de leur vie.
Est-ce bien raisonnable de refuser une danse lorsqu’il s’agirait de son premier tango? L’air du bandonéon s’enroule autour de nous. Sur la habanera, les couples, bouche close, mi-sourire, le regard tourné vers les sensations, glissent sur le parquet de la piste de danse. Combien de minutes se sont écoulées depuis que les amarres ont été jetées? Une? Deux tout au plus? A peine les rives du lac de Neuchâtel quittées que la musique a retenti. La danse n’attend pas, le tango argentin non plus, et ce cavalier d’un soir encore moins.
Sa main gauche s’empare de ma droite, son bras droit entoure ma taille. J’ai posé un poignet sur son épaule. Un automatisme me fait me tenir droite. «Ferme les yeux», dit-il. J’obéis. «Maintenant, écoute la musique.» Un pas, deux. Répondre à une pression infime. Une accélération. Puis comme une respiration qui s’interrompt sous la surprise, notre élan se suspend en apnée sur la pointe des pieds. Les jambes se libèrent alors pour, d’un pas plus ample, repartir, et s’interrompre pour s’élever sur les orteils. Un talon levé en arrière, pivoter, puis retomber dans ses bras.
Les eaux grises du lac
Est-ce le rythme ou cette mélodie? Est-ce le fait de se laisser guider à reculons? Ou est-ce ce partenaire inconnu qui a simplement un don? Car malgré mes souliers trop grands et ma maladresse, j’ai l’impression de danser.
Le bateau fend les eaux grises du lac et l’horizon disparaît dans la brume. Lui n’a pas les yeux fermés. Comme la plupart des personnes à bord, il participe à cette milonga organisée par l’association Tangomoon à la proue d’un navire de la Société de navigation des lacs de Neuchâtel et de Morat. Alors qu’il survole la piste de danse, il voit le rivage s’éloigner et le soleil disparaître derrière la crête émoussée du Jura.
Sous ses yeux, les autres couples tournoient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sans jamais se heurter. Abrazo cerrado, tête contre tête, ou abrazo abierto, moins proche – mais quand même –, chacun improvise la succession de ses pas à sa guise selon l’air musical et le partenaire. Mes paupières closes forment un écran sur lequel se projettent mes sensations. Douces, légères, elles font l’effet d’une gorgée de malbec. Ça y est, l’ivresse. Déjà. Mais mon pied écrase le sien. Je trébuche, je m’excuse. J’ouvre les yeux.
La subtilité du geste
«Passer par un cours est indispensable pour participer à une milonga», me dit-on. Autour de nous, les talons sont hauts, les mollets galbés. Il y a des dos dénudés, des robes légères, des jeans aussi, des Converse et des nœuds papillons improvisés avec un cure-pipe. Pantalons, en lin ou en chanvre, cheveux blonds, châtains ou blancs. Peu importe qui l’on est tant que l’on danse. Certains esquissent des mouvements de jambes savants, d’autres dégustent la subtilité du geste partagé. Parler enlève la magie de l’instant. Ceux qui le savent se taisent, ils conversent en silence dans une langue qu’ils apprennent encore et dont ils découvrent de nouvelles expressions avec celui ou celle qui se blottit dans leurs bras.
Mon cavalier ouvre les siens afin que je m’y loge à nouveau. Cette fois-ci, il donne des instructions: «Réponds à ma main, tiens-toi droite, aie du tonus, ne te pose jamais sur les deux pieds, reste en suspension et ne te laisse pas complètement faire.» Le tango veut que les corps fusionnent, s’enroulent et glissent. Mais, comme si cette danse-là allait être la dernière, il exige une tension entre les partenaires.
La tension de l’instant
Elle s’installe avant même que la tanda ne débute. Pendant la mirada, cet instant qui fait osciller les danseurs entre espoir et incertitude et dont l’issue dépend d’un battement de cils. Lorsque les regards convergent, par un dialogue silencieux, un mouvement de tête ou un haussement de sourcils, c’est une requête qui est formulée: «Une danse?» Détourner les yeux suffit à refuser l’invitation.
«Une femme est libre d’accepter ou pas. Normalement, elle n’invite pas», commente Aurora, une des participantes de la milonga. Vêtue d’une robe noire à pois blancs, elle se tient droite, en bord de piste. Elle sait avec qui elle désire partager les trois morceaux suivants, qui formeront la tanda. Dès le début, elle a aperçu ce tanguero. Son port de corps et ses pas lui ont donné envie de sentir battre son pouls sous les glissements des violons. Du regard, elle le cherche mais le perd. Un autre fera l’affaire. «J’aurais pu insister, ne pas le quitter des yeux, sourit-elle. Ils finissent parfois par céder s’ils n’ont plus le choix.»
Sensuel et sans suite
Un jeu de séduction en somme? Une danse sensuelle, répond-on. Mais sans suite, assure-t-on. «Si je danse, c’est pour la musique», précise Nathalie, enseignante de tango. C’est elle qui gère les platines: «Souvent, les hommes pensent que plus ils font faire de choses à la femme, plus elles bougent les jambes, mieux c’est. Mais il y a des instants extrêmement simples qui sont merveilleux.»
Il faut prendre soin de l’autre, exhorte-t-on entre chaque danse. Une des premières attentions consiste à entretenir l’air que l’on respire. Chacun possède, enfoui au fond de son sac, un paquet de bonbons à la menthe. Cet accessoire indispensable permettra de ne pas incommoder son ou sa partenaire et donner aux latigos, ces glissements courts des archets sur les cordes des violons, des airs de bande-son de film d’horreur.
Justement, là, un homme enfile deux dragées au fond de sa gorge. Rafraîchi, il se dresse, choisit une femme du regard, sourit, s’en empare et s’en va en la serrant doucement contre lui. «Une femme est comme une rose», me glisse-t-on dans l’oreille. Mais les roses sont dotées d’épines. Et pour transmettre à l’homme son mécontentement à l’issue d’une danse, le silence, de nouveau, est la meilleure des armes.