Publicité

Une épopée lunaire à la conquête de l’amour

Au Théâtre Equilibre de Fribourg, Olivier Desbordes réactualise avec succès «Le Voyage dans la Lune». Cette féerie d’Offenbach, produite par l’Opéra de Fribourg, se donne ce week-end à Lausanne

© Jean-Claude Sarragosse
© Jean-Claude Sarragosse

Une épopée lunaire à la conquête de l’amour

Lyrique A l’Opérade Fribourg, Olivier Desbordes réactualise avec succès «Le Voyage dans la Lune»

Cette féerie d’Offenbach se donne bientôt à Lausanne

«Papa, papa! Je veux la Lune!» s’exclame Caprice. Ce prince, fils du roi V’lan qui règne sur la Terre, ferait tout pour exaucer son rêve. Ce qui est possible, depuis que le premier homme a marché sur la Lune en juillet 1969 (Neil Armstrong), passait pour une lubie au XIXe siècle. Offenbach en a fait un opéra-féerie. Le Voyage dans la Lune a tout d’un conte initiatique, délicieusement loufoque, quoique plus profond qu’il n’en a l’air. Adapté de Jules Verne, c’est une réflexion sur l’amour, cette «maladie incurable» qui va gagner les Sélénites, habitants de la Lune.

Oui, car l’astre mystérieux abrite une faune des plus étranges, aux tenues aussi sophistiquées que ridicules – du moins dans la production d’Olivier Desbordes à l’Opéra de Fribourg. Le metteur en scène parisien rebondit sur la fable d’Offenbach pour dérouler la métaphore d’un monde qui court à sa perte. Il transpose l’action à la fin du XIXe siècle, puis dans les années 50 et 60, au lendemain de la Deuxième Guerre, jusqu’aux années Peace and Love. Il dénonce les pièges du consumérisme et les mirages de la technicité à l’époque des Trentes Glorieuses. Il n’omet pas les catastrophes plus récentes, comme Fukushima et les dégâts dus à la radioactivité, manière de lancer un signal d’alarme aux dérives des sociétés actuelles.

C’est la grande réussite de ce spectacle, qui dépasse son cadre purement historique pour poser des questions plus fondamentales. Bien sûr, tout cela respire la dérision, avec une légèreté qui masque les failles du néolibéralisme. Les dialogues ont été passablement remaniés, truffés d’allusions à la semaine des 35 heures, aux fonctionnaires qui se perdent dans des procédures sans fin sur le dos du contribuable, au mariage pour tous, ou encore aux milieux de la finance (FMI et banque HSBC). Bref, un joli cocktail qui fait son effet grâce au jeu très animé des comédiens-chanteurs.

Encore fallait-il que la musique soit à la hauteur. Avec Le Voyage dans la Lune, Offenbach signe une partition colorée, alternant mélodies entraînantes et plages de lyrisme. D’emblée, il appose sa patte à l’Ouverture. Il se prend de tendresse pour ses protagonistes, capable de cerner leurs élans du cœur comme leur mauvaise foi. Le livret lui-même (adapté d’après De la Terre à la Lune et Au centre de la Terre de Jules Verne) est intriguant, ne serait-ce que parce qu’il se passe dans une contrée insolite.

Au lever de rideau, le roi V’lan (Christophe Lacassagne, redoutable d’aisance et de vraisemblance) apparaît en bon bourgeois bouffi d’orgueil. Il est lassé de gouverner, veut céder la couronne à son fils, le prince Caprice. Mais celui-ci – un rôle travesti! – ne veut rien entendre. A force de ténacité (et de caprices!), il parvient à obtenir un ticket pour la Lune, à bord d’un «oiseau de métal» conçu par des forgerons et lancé par un canon. Microscope, sorte de savant fou et bras droit du roi, n’a qu’une idée en tête: rendre visite à son amie Cascadine… Mais Caprice exige que Microscope l’accompagne au cas où la mission venait à échouer. Son père, le roi V’lan (ici «un président entre deux quinquennats»), est aussi appelé à faire partie de l’équipage. Le canon est prêt, voici nos trois cosmonautes parés à l’embarquement avec des provisions pour un voyage qui doit durer deux mois!

Arrivés sur la Lune, V’lan, Caprice et Microscope tombent sur une population munie de hautes coiffes blanches et de tenues colorées (costumes très réussis de Jean-Michel Angays et Stéphane Laverne). Soit un clin d’œil à la mode des années 50 et 60, le tout pimenté d’allusions au film Mars Attacks! et à la bande dessinée Barbarella. V’lan trouve son alter ego en Cosmos, roi de la Lune (surnommé «la grande banane»). Les Sélénites ne connaissent pas l’amour. Seul l’électroménager (machines à laver Bendix, frigidaires…) peut contribuer à la libération de la femme. Par bonheur, cet horizon si bas gagne en lumière lorsque Caprice tend une pomme – fruit du péché! – à Fantasia, fille de Cosmos. La jeune femme subit les premiers assauts de l’amour. Bientôt, tout le peuple des Sélénites va céder à l’amour…

Fantasia (en robe à carreaux jaunes) trouve en Magali Arnault Stanczak une formidable interprète. Aussi petit que dégourdi, ce soprano léger brille dans les coloratures. Jennifer Tani, en Caprice, personnifie très bien le prince en tenue d’aviateur, mais l’on regrette son vibrato dans les airs lents. Jean-Claude Sarragosse se délecte à camper le roi Cosmos, snob et affecté, face au Microscope plus terre à terre et spirituel d’Eric Vignau. A lui seul, Christophe Lacassagne (le roi V’lan) réserve un beau numéro dans sa parodie des présentateurs télé, en seconde partie… De quoi tenir en haleine le spectateur pris dans une spirale d’événements, jusqu’à ce que des flocons de neige tombent sur la Lune (!) et qu’une catastrophe déclenche le retour à la Terre. Du coup, la vie terrestre paraît plus enviable qu’elle ne l’était au départ. Une ode à l’amour, que sert avec esprit et finesse le chef Laurent Gendre à la tête de l’Orchestre de chambre fribourgeois.

«Le Voyage dans la Lune» d’Offenbach. Ve 17 janvier à 20h et di 19 à 17h à l’Opéra de Lausanne. Loc. opera-lausanne.ch

Les dialogues ont été passablement remaniés, truffés d’allusions aux débats de société actuels