Il faut voir Jean Genoud, imprimeur au Mont-sur-Lausanne, circuler parmi les machines d'où vont sortir des merveilles pour comprendre la passion qui l'habite depuis qu'il est tombé en arrêt il y a cinquante ans, dans une exposition au Palais de Beaulieu, devant une formidable Heidelberg, le sommet technique à l'époque. Cinquante ans de travail exigeant au service du livre d'art. Et un témoignage précieux sur les mutations d'un métier.

Samedi Culturel: Comment produisait-on les livres d'art il y a cinquante ans, quand vous avez été contacté par l'éditeur Skira qui faisait référence dans ce domaine?

Jean Genoud: Il s'inscrivait dans une tradition qui remonte chez nous au XVIIIe siècle avec les imprimeurs-éditeurs engagés qui, à Bâle, Neuchâtel, Yverdon, Genève, composaient et imprimaient les ouvrages des Lumières destinés à entrer clandestinement en France voisine. Les rames et les mains de papier à la cuve pressées de caractères fraîchement assemblés étaient entassées, pliées et collationnées à Lyon ou à Paris d'où elles étaient livrées aux souscripteurs qui se les arrachaient. Deux siècles plus tard, Albert Skira utilise encore l'impression typographique alors à son apogée. A son initiative, auteurs, collectionneurs, conservateurs se voient offrir une voie royale. Rodé à l'édition, soutenu par sa femme et son beau-père (le grand historien d'art Lionello Venturi), il crée, entreprend, diffuse avec la complicité de passionnés du métier: des graveurs (Guezelle et Renouard), des imprimeurs et relieurs avertis qui investissent dans le matériel et les techniques permettant la réalisation des ouvrages (Imprimeries Réunies, Mayer et Soutter). Il est bien diffusé. C'est le succès dans un marché demandeur et en forte croissance.

Qu'est-ce qui a changé depuis lors?

Les principales étapes dans la production du livre sont restées les mêmes. En revanche l'évolution des techniques et du rôle de chacun des intervenants a bouleversé le jeu. Il existe toujours dans le cœur de l'imprimeur, si petit soit-il, un goût et une attirance pour le livre, et la possibilité de se faire plaisir en éditant occasionnellement un ouvrage. Passé ce cap, les investissements et les risques sont importants. L'éditeur-imprimeur, artisan-intellectuel n'est plus le pivot de l'édition ni le seul acteur entre l'auteur et le marché.

Les nouvelles technologies ont-elles allégé le travail de l'éditeur?

Les outils informatiques de production du texte et de l'image facilitent la création et la visualisation initiales de l'objet. Mais les outils de production, eux, sont de plus en plus gourmands en capitaux. Le rythme de renouvellement des investissements s'accélère avec la diversification des systèmes d'impression. Le rôle de l'industrie de l'imprimerie s'est accentué avec les moyens techniques considérables qu'elle met au service de l'édition d'art, et pour corollaire une concurrence acharnée, comme celle de l'Asie qui offre les prix les plus bas aux éditeurs du monde entier.

Ces mutations sont-elles récentes?

Elles ont commencé il y a environ un demi-siècle avec l'introduction de l'offset dans la production d'images et de livres, et se sont accentuées depuis une vingtaine d'années avec l'informatisation des textes et des images. Depuis, les groupes d'édition ont été kidnappés par des groupes financiers intéressés par l'acquisition des données numérisées.

Est-ce une menace sur la qualité des livres?

L'édition d'art de haute qualité demande de l'éthique et beaucoup de travail professionnel. Elle est l'apanage des esthètes. Il est possible de mettre en valeur un objet, une collection, une technique, une vision, un art visuel, une création. Il y a de belles réalisations. Cela dit, les livres et catalogues d'art sont de plus en plus difficiles à réaliser correctement. On pourrait, à condition d'y mettre le temps et les moyens, construire des banques de données fidèles servant ensuite de référence et permettant des reproductions excellentes, au lieu de travailler à partir de documents qui ne sont pas à la hauteur des exigences de l'édition. Même les musées publient des illustrations peu ressemblantes, non seulement parce que l'impression est approximative, mais parce que leurs fichiers numérisés sont souvent éloignés de l'original.

La Suisse romande peut-elle tirer son épingle du jeu?

Notre marché de 1 million de lecteurs francophones ne suffit pas à rentabiliser les ouvrages complexes composés de reproductions et de textes. Les auteurs doivent vaincre l'isolement national, séduire par leur propos, être meilleurs que leurs concurrents. Et les éditeurs sont peu nombreux à avoir survécu à la réduction de la demande, à l'augmentation des coûts de production, et aux prix de vente pratiqués. Tout dépend de notre capacité à intéresser un large public européen comme nous l'avons réussi avec l'éditeur et les auteurs d'un ouvrage monumental de 848 pages: Les Oiseaux de Suisse.