«Si j’aurais su, j’aurais pas venu», s’écrie Eliza Doolittle. Cette vendeuse de fleurs des faubourgs de Londres s’exprime avec un accent régional à couper au couteau. C’est un mélange improbable de québécois, de vaudois, de franglais – bref, tout un cocktail d’intonations populaires. En face d’elle, un professeur de phonétique, Henry Higgins, tente vainement de hisser son accent pour en faire une Lady digne de la haute société en Angleterre. Mais il va devoir redoubler d’ingéniosité – jusqu’à user de violence – pour qu’elle se plie à des exercices de phonétique qu’elle rechigne à faire.

My Fair Lady fait le bonheur du public, ces jours-ci, à l’Opéra de Lausanne. Il fallait la fraîcheur d’esprit d’un Jean Liermier pour redonner un coup de jeune à la comédie musicale d’Alan Jay Lerner et de Frederick Loewe. Grand succès des années 1950 et 1960, cette fable dépeint l’ascension sociale d’une vendeuse de fleurs à la sauvette dans les faubourgs de Londres à l’ère victorienne. Si l’adaptation filmée de 1964 (avec Audrey Hepburn et Rex Harrison) s’appuyait sur un luxe de décors et de moyens, Jean Liermier, lui, mise sur la simplicité. Pas de transposition ni de modernisation: on est ici dans un théâtre classique qui bouillonne de jeunesse. La direction d’acteurs est rythmée. Et les traits d’esprit fusent pour railler une société aux couches sociales méchamment stratifiées.

Entre le français et l’anglais

Et pourtant, le pari était loin d’être gagné d’avance. D’abord, les airs sont chantés ici en anglais et les dialogues parlés en français. C’est Eric Vigié, directeur de l’Opéra de Lausanne, qui a voulu cette alternance afin de faciliter la compréhension du récit. Jean Liermier a trouvé un subterfuge pour fluidifier les transitions; il insère des répliques en français dans le texte chanté en anglais. Ce va-et-vient du français à l’anglais devient un jeu en soi. On s’y habitue, même si les transitions paraissent un peu heurtées et artificielles parfois.

Sur le plateau, les décors de Christophe de la Harpe – inspirés des lignes dépouillées des tableaux d’Edward Hopper – évoquent différents quartiers de Londres. On y voit une tour Big Ben (avec un bonhomme à l’intérieur!), une colonne Morris ornée d’affiches pour les spectacles de Covent Garden, un pub appelé The Elephant où sévissent Alfred Doolittle, père de la petite Eliza Doolittle, et ses camarades alcooliques. Il neige, on est en plein hiver. Eliza rêve d’avoir un toit et de décrocher un job dans un magasin de fleurs, au lieu de vendre des bouquets de violettes à la sauvette. Si elle pouvait encore se calfeutrer dans les bras d’un homme, sa vie serait un paradis!

Or, trois hommes vont se mettre à la courtiser. D’abord le professeur Higgins qui, contre toute attente, se découvre des sentiments pour cette jeune femme qu’il méprise tout d’abord («une espèce de feuille de chou écrasée»). Ensuite le colonel Pickering, qui paie les cours de phonétique d’Eliza. Enfin Freddy, joli cœur qui s’émeut de ses tournures d’argot. Contrairement au happy end de circonstance, Eliza ne choisira aucun des trois hommes. La fin reste ouverte. Sauf qu’elle portera un ultime pied-de-nez à Higgins, qu’elle renverra à ses pantoufles de célibataire.
Les scènes dans le cabinet de Higgins sont magnifiquement jouées. On y voit le professeur soumettre la jeune femme récalcitrante à des séances de torture. Le voici qui l’attache à un fauteuil. Il lui bourre la bouche de cailloux. Et l’enjoint à dire: «Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches ou archisèches?» Comme par miracle, Eliza va soudainement transformer sa diction. Elle en sort métamorphosée. Elle fera vive impression en société… ou presque. Voici que sa langue fourche, que le naturel revient au galop, et qu’elle lance à un cheval qu’elle veut encourager au champ de courses d’Ascot: «Tu vas bouger ton gros cul?»

Shocking!

La vibrante soprano québécoise Marie-Eve Munger campe la fille des rues avec talent. Sa voix souple et naturellement cultivée, aux lignes expressives, tranche avec ses manières plus rustres dans les dialogues parlés. François Le Roux est un professeur distingué, certes moins cinglant que Rex Harrison dans le film de George Cukor, mais tout aussi cruel. La diction est formidable (malgré un timbre un peu mat), avec ce caractère affecté typique de l’élite anglaise. On applaudit l’impayable Alexandre Diakoff en Alfred Doolittle (père d’Eliza), ivrogne invétéré, et la prestance vocale de l’élégant ténor André Gass en Freddy. Jean-François Vinciguerra compose un Pickering ventripotent délicieusement suranné.
Les jeunes danseurs de la Compagnie Igokat s’immiscent parfaitement dans l’esprit de la comédie musicale sous la baguette très inspirée d’Arie van Beek. Le chef néerlandais – à la tête du Sinfonietta de Lausanne – imprime un tempo rythmé à la partition, tout en mettant en valeur l’ironie sous-jacente et le lyrisme langoureux des mélodies. On rit au comique des situations, tout comme le portrait de la reine d’Angleterre suspendu dans le cabinet du professeur Higgins qui se met à ricaner. 

My Fair Lady à l’Opéra de Lausanne, jusqu’au 3 janvier.
www.opera-lausanne.ch