art chinois

Le mystère brisé de la collection Meiyintang

Sotheby’s met aux enchères à Hongkong 80 chefs-d’œuvre issus de la collection légendaire de céramiques chinoises Meiyintang. Derrière ce nom poétique se cachent Stephen et Gilbert Zuellig, deux frères d’origine suisse qui avaient toujours réussi à conserver leur anonymat. L’hebdomadaire britannique «The Economist» a brisé le tabou

Tous les amateurs et collectionneurs ont dû frémir quand Sotheby’s a annoncé il y a deux mois la mise en vente d’une partie de la collection Meiyintang, le 7 avril prochain à Hongkong. Car pour les initiés, le nom a un écho magique. Il est synonyme d’une des collections les plus prestigieuses et légendaires de céramiques chinoises anciennes. Pour donner une mesure de la valeur de ces trésors, les enchères pour la pièce maîtresse du lot, un vase blanc d’une forme élancée parfaite, orné de faisans dorés, vont démarrer à 23 millions de dollars.

Autre raison de frémir, alors que les spécialistes savent depuis longtemps qui se cache derrière le nom poétique de Meiyintang, l’hebdomadaire britannique The Economist a, le premier semble-t-il depuis des décennies, brisé un tabou et révélé le nom de ces collectionneurs d’exception. Deux frères d’origine suisse, qui ont bâti un empire pharmaceutique en Asie, The Zuellig Group. Le cadet, Gilbert, est décédé en 2009, l’aîné, Stephen Zuellig, âgé de 93 ans, réside en partie à Rappers­wil-Jona (SG) dans le château de Meienberg, le domaine entre les parterres de roses qui est la traduction du nom chinois Meiyintang.

Une information que Sotheby’s à Hongkong refuse de confirmer. Stephen Zuellig sera à Hongkong la semaine prochaine. Joint au téléphone, il répond très courtoisement: «Vous comprendrez que je ne veux rien dire sur cette vente, mais vous deviez essayer…» Les spécialistes d’art chinois en Suisse ne sont pas plus bavards. «L’article paru dans The Economist nous a beaucoup étonnés, car la discrétion est très importante pour ces collectionneurs qui ont toujours tenu à rester anonymes. Mais leur collection n’est pas secrète, elle est même très bien documentée», déclare l’un d’eux, qui veut aussi rester anonyme. La Suisse est petite, et on ne veut pas risquer de froisser un collectionneur qui s’est toujours montré ouvert à prêter ses pièces.

Monique Crick, directrice de la Fondation Baur à Genève, a eu la chance de voir les objets les plus anciens de la collection. «Mais je ne vous dirai pas où…» Elle connaissait également Gilbert Zuellig, même si jamais elle ne laisse échapper son nom. «Il connaissait tout et avait un véritable amour des pièces qu’il acquérait: il les a toutes vues et choisies avec soin.» La Fondation Baur a exposé récemment encore des pièces venues de la collection Meiyintang, lors de l’exposition Le principe monochrome . Le Musée Rietberg à Zurich peut lui s’enorgueillir de disposer en prêt permanent de cinq chefs-d’œuvre Meiyintang, dont un vase rond du IXe-VIIIe siècle avant J.-C. d’une émouvante perfection.

La particularité de la collection Meiyintang est sa continuité. Elle a été constituée sur plus d’un demi-siècle, ce qui en fait, avec près de 2000 objets, l’un des plus beaux ensembles en mains privées. Les 80 lots mis en vente sont une leçon d’histoire de la porcelaine provenant des services impériaux des principaux règnes du XIVe au XVIIIe siècle. Du haut de ses 20 centimètres, le vase aux faisans dorés, témoin du règne de l’empereur Qianlong (1736-95), est l’attraction de ces enchères. «C’est une pièce cuite dans les fours du Sud et émaillée dans des petits fours au sein même de la Cité interdite, sous la supervision directe de l’empereur. Ce qui renforce son prestige», explique Nicolas Chow, vice-président de Sotheby’s à Hongkong. Mais ce n’est pas la seule sensation. «Le bol décoré de melons de l’époque Ming, datant du dernier quart du XVe siècle, est une porcelaine particulièrement fine. L’enduit qui l’enrobe est très soyeux. Le plaisir est autant sensuel que visuel. Il est très rare de trouver des pièces intactes sur le marché, cela n’arrive que tous les cinq ou dix ans», poursuit Nicolas Chow.

Gilbert et Stephen Zuellig, des Saint-Gallois d’origine, sont partis à la fin des années 1930 rejoindre leur père Frederick Eduard qui s’était lancé dans l’import-export à Manille au début du siècle et avait fondé sa propre compagnie en 1922, avant de diversifier ses activités dans le commerce pharmaceutique. A la mort de ce dernier, décédé d’une crise cardiaque en 1943, les fils doivent reprendre l’entreprise. Dès le milieu des années 1950, la femme d’un de leurs chercheurs, marchande d’art à Shanghai, met les Zuellig sur la voie des céramiques chinoises. Gilbert, le plus jeune, se spécialise dans la période néolithique jusqu’à la dynastie des Song, tandis que Stephen reprend à partir de la dynastie des Yuan, à la fin du XIIIe siècle.

Autorité en matière de céramique chinoise, la sinologue allemande Regina Krahl n’a jamais mentionné le nom des deux frères dans les sept volumes qu’elle a consacrés à partir de 1994 à l’inventaire de leur collection. Experte externe pour la vente de Sotheby’s à Hongkong, elle écrit dans le catalogue: «Pour rassembler un groupe d’objets qui ait un sens, il vous faut plus que des conseils et de l’argent. Il faut une personnalité avec savoir, détermination et patience, qui fait confiance à son œil et à son instinct, qui est assez intelligente pour demander un avis, mais assez forte pour prendre ses propres décisions. […] La collection Meiyintang a été composée avec une vision qui en fait une collection phare.»

De quoi aiguiser encore plus la curiosité sur ces deux frères. Mais le voile de discrétion qui entoure la collection Meiyintang s’étend aussi à l’entreprise familiale. Le nom de Zuellig est inconnu du grand public en Suisse. The Zuellig Group, 12 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 10 000 employés dans 19 pays, a son siège à Hongkong. Le site internet du groupe donne une version sans accroc de l’histoire de l’expansion de cette multinationale devenue un géant du marché pharmaceutique en Asie, mais active aussi dans les aliments pour animaux et les équipements agricoles. Le groupe est dirigé depuis 2004 par William L. Meaney, qui avait fait un bref passage à la direction de la compagnie aérienne Swiss. Gilbert et Stephen apparaissent brièvement en 1999 et 2000 dans la liste annuelle établie par Bilanz des 300 personnes les plus riches de Suisse, dans la catégorie des fortunes de 300 à 400 millions de francs. Refusant systématiquement les interviews, on ne retrouve aucune déclaration des membres de la famille dans les médias suisses au cours des dernières années. Editée à Singapour en 2009, une bibliographie autorisée de Stephen Zuellig – A Sense of Balance – n’est pas disponible en Suisse.

Les deux frères, nés à Manille, mais qui avaient les deux étudié l’économie à l’Université de Zurich, ont pourtant toujours gardé des liens avec la Suisse. Le domaine Meienberg à Jona – un château qu’habite encore Stephen Zuellig quand il est au pays, une maison de maître et de vastes jardins – est le havre de la famille depuis 1912. Il a été acheté par le grand-père des collectionneurs. Une plaquette consacrée au domaine est l’une des rares traces des Zuellig trouvées à la Bibliothèque universitaire de Zurich. Stephen, en 1984, y signe un court article qui montre son souci de conserver l’ensemble avec le plus de cohérence possible.

Le maître des lieux était prêt il y a quelques années à ouvrir le parc au public; une fondation alimentée par les revenus d’une parcelle à bâtir en aurait assuré l’entretien. Les plans ont échoué suite à l’opposition de voisins. Benedikt Würth, président de la ville de Rapperswil-Jona, a eu dans ses fonctions des contacts réguliers avec Stephen Zuellig, «un homme à l’esprit vif avec qui j’ai toujours eu des discussions très animées sur tous les thèmes». A-t-il pu voir la fameuse collection, dont on suppose qu’elle serait abritée quelque part dans le château? «Non», dit Benedikt Würth. A-t-il eu une légère hésitation avant de répondre? Chaque personne autorisée à découvrir ces trésors est-elle tenue au secret? L’imagination galope, ouvrant la voie à toutes les spéculations.

Comme sur les raisons qui ont pu pousser Stephen Zuellig à se séparer de pièces rassemblées avec passion et discernement depuis des décennies. Le besoin de liquidités ne devrait jouer aucun rôle. La famille Zuellig, qui finance une fondation portant son nom destinée à améliorer les conditions de santé des personnes les plus démunies aux Philippines, vient de verser une somme importante pour de nouveaux projets.

On comprend que, pour Sotheby’s, cette sélection choisie de la fameuse collection Meiyintang à Hongkong est une occasion unique. «Il y a peu de collections si cohérentes, elle a été composée autant avec le cœur qu’avec la tête. Ce n’est pas juste une chasse aux trophées, il y a aussi des petits objets qui ont un charme particulier, comme une paire de rince-pinceaux où l’on reconnaît l’œil du collectionneur», explique Nicolas Chow.

La maison de vente d’art estime que le montant total des ­enchères peut atteindre 120 millions de dollars. «Les Chinois de Chine populaire, entrés à la fin des années 1990 sur le marché, sont très friands d’objets impériaux. Leur appétit a fait monter les prix et redynamisé le marché. Il est en ce moment très équilibré, avec des acheteurs venant de ­toutes les parties du monde. Mais il ne faut pas tomber dans le ­cliché du Chinois nouveau riche. Les collectionneurs ont peut-être moins de profondeur, parce qu’ils débutent, mais ils ap­prennent vite», précise Nicolas Chow

«Les prix vont flamber. Aucun musée ne pourra se porter acquéreur, sauf si un grand mécène ou un groupe de mécènes se mettent sur les rangs, mais le délai pour se mobiliser était très court», déclare Monique Crick, directrice de la Fondation Baur à Genève. Elle ne cache pas une certaine tristesse: «En tant que représentante d’un musée, je regrette cette dispersion et la perte d’une partie de l’âme de la collection.»

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