Cinéma

Le mystère des musiques de l’Est

«Balkan Melodie» retrace l’épopée d’un mélomane suisse

Nichée en Lavaux, face au Léman, une maison de conte de fées abrite les trophées d’une formidable aventure musicale. En 1950, Marcel Cellier et sa femme Catherine, photographe, se rendent à ­Istanbul en traversant la Yougoslavie et la Bulgarie.

A la radio, le négociant en métaux, doté d’une oreille absolue, capte des voix et des sonorités aux résonances inconnues. Il comprend qu’il est «tombé sur une mine d’or: une musique folklorique vivante».

Muni d’un enregistreur, Marcel Cellier sillonne pendant trente ans l’Europe de l’Est, parcourant quelque 3 millions de kilomètres de la Baltique à la Mer noire. Il découvre notamment Gheorghe Zamfir et sa flûte de Pan et le Mystère des Voix bulgares. Riche de quelque 5000 enregistrements, il révèle ces trésors à travers disques et émissions de radio.

Spécialiste du documentaire musical (A Tickle in the Heart, El Accordeon del Diablo, Das Alphorn…), Stefan Schwietert retrace cette épopée musicale à travers documents d’archives et témoignages. Il reprend les routes suivies par Marcel Cellier, retrouve les héros de l’aventure.

Le sémillant Gheorghe Zamfir a aujourd’hui 70 ans. Jadis, à l’aube, il rendait fous les merles de Lavaux en soufflant dans ses roseaux; aujourd’hui, il vomit le rock, le jazz, toutes ces turpitudes qui pervertissent la jeunesse, et attend l’avènement rédempteur de la musique roumaine sur le monde.

Quant aux choristes des Voix bulgares, elles peinent à se remettre de la gloire qui leur est tombée dessus dans les années 80. Mais ­elles chantent toujours.

Zamfir accuse Cellier de l’avoir spolié; Cellier regrette que leur amitié n’ait pas survécu à la cupidité maladive du flûtiste. Les chanteuses bulgares mettent un bémol au rôle joué par le musicologue suisse dans leur parcours. Le réalisateur élude malheureusement ces questions économiques et morales sur le droit d’auteur en matière de musique ethnique, dans un contexte d’autant plus intéressant que les voyages prospectifs de Marcel Cellier coïncident avec la Guerre froide.

Le communisme a joué un rôle particulier pour la musique populaire des pays de l’Est. «Dans la foulée de la glorification de la figure du paysan et du travailleur, chère aux révolutions soviétiques, la musique traditionnelle populaire se voit positionnée parmi les priorités de l’Etat», note le réalisateur.

Des filières de musique populaire sont introduites dans les écoles. Les musiciens se sédentarisent. Ils deviennent des employés d’Etat attachés à une usine, un kolkhoze ou un ministère. Un document plaisant montre Brejnev et Ceausescu exécutant un petit pas de deux protocolaire au son du violon. Promue instrument de propagande, la musique populaire perd son authenticité. Mais en Bulgarie, c’est le Parti qui lance un concours pour recruter les meilleures chanteuses et demande à de jeunes auteurs de composer les fameuses polyphonies, étonnant alliage d’archaïsme vocal et d’avant-garde.

Un musicien comme Ioan Pop critique le rôle négatif que le communisme a eu sur la création musicale, en coupant les chants de la vie quotidienne des campagnes. L’effondrement du système a aussi eu des conséquences néfastes. Aurel Ionita, leader de l’orchestre progressiste Mahala Rai Banda, relève que l’intérêt pour la musique autochtone s’est émoussé. Et que la situation des Tsiganes s’est dégradée…

Dans Heimatklänge, suivant trois chanteurs de yodel progressiste, Stephan Schwietert plongeait dans l’âme granitique de la Suisse. Après ce chef-d’œuvre, Balkan Melodie déçoit. Parce que, passant d’un pays à l’autre, mêlant l’histoire personnelle et l’histoire collective, il ne fait que survoler des cultures dont chacune mériterait un film entier.

VV Balkan Melodie, de Stefan Schwietert (Suisse, 2012), 1h32.

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