Étrange ce bureau. Non pas parce qu’on y voit beaucoup de livres. Pierre-Marcel Favre est éditeur, ceci explique donc cela. Le singulier tient en fait à cette table en verre de travail longue comme une frontière. On ne passe pas, décrypte-t-on. Une distance imposée? La marque d’une (toute) puissance? Même pas puisque Pierre-Marcel la qualifie au contraire de vitrine, d’une garantie de transparence donc. On mettra néanmoins ce pittoresque meuble sur le compte d’un mystère.

Deux tableaux étonnants

Le monsieur n’en manque pas. Les accroches à ses yeux qui souvent partent en vague au loin. Une autre énigme tient à ces deux tableaux stupéfiants au mur. A droite, Vladimir Ilich (Lénine), à gauche une scène rurale nord-coréenne qui met en scène une fermière lavant à grandes eaux des cochons sous le contrôle d’une commissaire politique. «Le réalisme socialiste m’amuse» justifie PMF (raccourci prisé par le tout Lausanne). La première œuvre a été acquise en Ouzbékistan en 2010, la seconde à Pyongyang en 2007. PMF, c’est connu, est grand voyageur, a arpenté à ce jour 106 pays. «Il me manque les îles du Pacifique, il faudrait que j’y aille» murmure-t-il.

Un autre tableau: celui des honneurs. Médailles et titres, Chevalier et Officier de la Légion d’Honneur, Officier des Arts et des Lettres, Commandeur de la République d’Albanie et de la République de Côte d'Ivoire. Il doit et mérite cela à une pléthore d’inventions dont sa maison d’édition créée dès 1971 et bien entendu le Salon du Livre de Genève ouvert dès 1987, étendu au continent africain en 2004, qu’il a dirigé jusqu’en 2011.

Un personnage rimbaldien

Ce samedi sous la Pyramide du Louvre, il recevra l’insigne de Commandeur des Arts et des Lettres. Le ruban lui sera déposé autour du cou par Frédéric Mitterrand, le neveu de qui l’on sait, ancien ministre de la culture. Ils se connaissent, s’estiment.

Ces mots de son visiteur du jour, Lettres d’Amour en Somalie, qui tout à coup ouvrent la lumière de son regard: «Vous connaissez donc cela?». Oui, très beau livre et tout autant sublime film de Frédéric Mitterrand. PMF connaît la Somalie, y est allé pour amener des exemplaires du Petit Prince traduit, qu’il a édités. Mais aussi pour voir l’une de ces terres méconnues où l’on se perd, où l’on se meurt et ressuscite chaussé de semelles de vent.

PMF fut-il un brin rimbaldien? Trafiquant d’armes et d’âmes en Abyssinie? Comme l’enfant de Charleville, Pierre-Marcel s’en est allé tôt à travers monde et confins. 17 ans, auto-stop jusqu’à Marseille, une nuit et un jour dans le Ville d’Alger en 4e classe, bateau accostant une côte en guerre. C’est l’année 1961 et l’Algérie n’est pas encore tout à fait libérée du joug colonial. PMF rôde dans la casbah, s’endort dans une auberge de jeunesse, monte dans la 2 CV d’un médecin français, se fait mitrailler dans les gorges de la Chiffa.

Il demeure inclassable

Il veut voir Médéa, l’Algérie intérieure, les colons et pieds-noirs honnis. «J’étais pro FLN mais j’ai changé un peu, ces gens n’étaient pas plus mauvais que d’autres» confie-t-il. Il publie au retour des photos. Voyage fondateur: aller sur place pour égratigner la pensée unique et biffer les caricatures. Cette ligne n’a pas bougé. Il demeure inclassable, anar, qui aurait voté Bernie Sanders symbole US de l’anti-système, «hostile aux super-riches, au libéralisme tout crin, aux combinards de droite comme de gauche».

Un peu célinien aussi et féru d’André Malraux. Il aime les zones d’ombre explorées depuis son coucou, oiseau de fer qu’il a posé à 2600 reprises. Il est pilote et on raconte que ses ailes ont failli à deux reprises libérer des détenus célèbres. Le premier: Ahmed Ben Bella, président algérien renversé en 1965 par Houari Boumedienne puis assigné à résidence à Annaba et que le Suisse devait exfiltrer par les airs jusqu’à Tunis. Le second: Roman Polanski, consigné souvenez-vous en 2009 dans son chalet de Gstaad avec un bracelet électronique, et que notre hardi aviateur devait extirper à 5h du matin et poser sur un aérodrome haut-savoyard. Les deux opérations commando n’ont pas eu lieu, des décisions de justice clémentes ayant été prononcées juste avant. Il a été fait appel à deux reprises à PMF parce qu’il était à la fois pilote et aventurier à 22 ans et le demeurait tout autant presque un demi-siècle plus tard. Il ne dément pas.

Un homme libre

Il est aujourd’hui homme aisé et apaisé, architecte dans une autre vie qui a imaginé cinq élégants immeubles ruelles au Bourg à Lausanne. Désormais homme libre qui roule en Aston Martin (12 ans d’âge) pour rendre hommage à son père garagiste propriétaire d’une DKW décapotable. Il emmène les journalistes goûter le papet vaudois du Royal Savoy. Il est alors dandy pas cravaté et un peu désinvolte, salué par tous y compris ces hauts financiers un peu raides mais bien attablés. Impression au fond qu’il se contrefiche des bonnes manières et des plans de carrière. Lui se targue d’avoir mangé les pâtes d’Hugo Pratt et de l’avoir invité dans son zinc. Plein ciel avec Corto Maltese. Un bonheur qui vaut tous les honneurs.


Profil

1943: naissance à Lausanne

1960: premiers voyages

1961: brevet de pilote privé

1971: crée les éditions Favre

1987: premier salon international du livre et de la presse de Genève

2016: Commandeur des Arts et des Lettres