DVD

«Mystères de Lisbonne»

Des hypothèses de tableaux vivants dans Lisbonne la mystérieuse

Genre: DVD
Qui ? Raul Ruiz
Titre: Mystères de Lisbonne
Misterios de Lisboa
Chez qui ? Alfamas Films

D écédé le 19 août dernier, à l’âge de 70 ans, Raul Ruiz était un cinéaste invraisemblablement prolifique. En cinquante ans d’activité, il a rédigé 77 scénarios et tourné 115 films. On dit qu’à l’âge de 15 ans il s’était promis d’écrire cent pièces de théâtre, et qu’à 19 ans il avait atteint son objectif. Diplômé en droit et en théologie, le Chilien a été présentateur de journal télévisé, scénariste de feuilleton au Mexique avant de s’essayer au cinéma.

Cet érudit affolant laisse une œuvre polyglotte, protéiforme, à la fois confidentielle et grand public, se réclamant du surréalisme bunuelien et du réalisme magique sud-américain, proposant, à l’instar des récits de Borges, un rapport biseauté à la réalité. «Le rapport entre les symboles et la réalité, c’est cela qui me fascine vraiment et fascine tout Latino-Américain», disait-il.

Son premier long métrage, Trois Tristes Tigre s remporte le Grand Prix du Festival de Locarno en 1969 – ex aequo avec Charles mort ou vif , d’Alain Tanner. Il quitte le Chili après le coup d’Etat de Pinochet et trouve asile en France. En 1979, L’Hypothèse du tableau volé , un jeu brillant sur les rapports de l’art et de la vie, remporte un vif succès. Les cinéphiles se prennent de passion pour ce créateur baroque. Friand de structures labyrinthiques et de figures mathématiques, Raul Ruiz tourne pour des bouts de ficelle des puzzles étranges, des cartographies imaginaires, des ­poèmes abstraits truffés de chausse-trappes narratifs.

Le succès lui amène des vedettes, comme Marcello Mastroianni dans Trois vies et une seule mort ou Michel Piccoli dans Généalogie d’un crime . En 1999, il signe avec Le Temps retrouvé la meilleure adaptation que Proust ait jamais inspirée.

Sa dernière œuvre sera les Mystères de Lisbonne , l’adaptation d’un roman écrit au XIXe siècle par un feuilletoniste portugais, Camilo Castelo Branco. Film à géométrie variable, puisqu’il existe une version de quatre heures pour le cinéma et une autre redimensionnée en six épisodes d’une heure pour la télévision, incluant des péripéties et des personnages nouveaux.

«J’adore le mélodrame, avouait Raul Ruiz. Je suis sensible à l’aspect onirique, voire surréel de ces histoires abracadabrantes», Avec les Mystères de Lisbonne , il est pleinement servi.

Dans le premier épisode, L’Enfant sans nom, nous faisons la connaissance de Pedro, un petit garçon qui se croyait orphelin et se découvre une mère interdite de l’aimer par l’indicible cruauté de son époux.

Suivent Le Comte de Santa Bárbara , qui vient nuancer l’abjection du beau-père, car tous les personnages portent une infinité de masques, puis L’Enigme du Père Dinis , centré sur le personnage principal de la série, un homme d’Eglise énigmatique, au passé aussi trouble que celui du comte de Monte-Cristo.

Les Crimes d’Anacleta dos Remédios relate l’histoire d’une mère sans scrupule; Blanche de Montfort déplace l’action en France autour d’un trio jaloux qui se dispute les faveurs d’une belle. Enfin, dans La Vengeance de la duchesse de Cliton , une jeune femme cherche à se venger de l’homme qui l’a éconduite en manipulant l’orphelin du premier épisode.

«Je pratique plutôt un cinéma où l’on recherche la non-vraisemblance, l’artificialité», disait Raul Ruiz. But atteint. Mystères de Lisbonne se compose d’un enchâssement invraisemblable de récits rocambolesques, convoquant Balzac, Eugène Sue, Victor Hugo et Alexandre Dumas, bien sûr.

Le cinéaste privilégie les plans larges, pour souligner la somptuosité des décors et le hiératisme des personnages. Il rend hommage aux clairs-obscurs de Vélasquez et de Rembrandt. Il se grise de la langue fleurie du romantisme, qui parle d’«une douce ivresse du cœur sans le délire des sens» pour évoquer une relation platonique.

Il soigne les cadrages intrigants (un perroquet au premier plan qui déséquilibre l’image...) et les motifs picturaux: un tableau au mur introduit souvent un contrepoint chromatique ou thématique aux scènes. Il n’oublie pas les vanités (un crâne apparaît sur le cadran d’une pendule), ni les détails macabres (la châsse contenant un crâne humain – «celui de ma mère», précise le Père Dinis).

L’artificialité n’est pas oubliée: comme dans Le Temps retrouvé, les personnages, juchés sur des tapis roulants, glissent occasionnellement comme des automates. Et puis comme tout n’est qu’ombre et retournera à l’ombre, Ruiz introduit chaque chapitre en disposant sur la scène d’un théâtre miniature des silhouettes découpées dans du carton.

Certains chroniqueurs rapprochent les Mystères de Lisbonne de Lost. Il faut raison garder. Le rythme s’apparente plus à celui de Manoel de Oliveira qu’à celui de J. J. Abrams. Et les labyrinthes évoquent davantage ceux de Robbe-Grillet que ceux de Dharma.

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Raul Ruiz

«Je pratique plutôtun cinéma oùl’on recherchela non-vraisemblance, l’artificialité.Un cinéma réaliste»
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