La saga des feuilletons (5/8)

«Les Mystères de Paris», un succès foudroyant

Le succès foudroyant des «Mystères de Paris», au-delà des barrières sociales, le scandale que le feuilleton a suscité lors de sa parution dans «Le Journal des Débats», sa longue descendance, ses implications politiques font de l’œuvre d’Eugène Sue un phénomène littéraire tout à fait unique.

Le succès des Mystères de Paris est difficile à imaginer aujour­d’hui. Le feuilleton paraît dans Le Journal des Débats, entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843. Si le ton de l’ouvrage, de plus en plus radical, contraste avec une publication située à droite, le but publicitaire est largement atteint: un immense public se jette sur chaque épisode! «Tout le monde a dévoré Les Mystères de Paris, raconte Théophile Gautier, même les gens qui ne savent pas lire: ceux-là se les sont fait réciter par quelque portier érudit et de bonne volonté.» Les personnages de cette épopée de la misère et du crime deviennent des figures de la vie quotidienne, dont on commente les actions et les paroles. Pour la première fois, le succès transcende les différences de classe, d’âge, de sexe.

Les Mystères de Paris, eux-mêmes inspirés d’un ouvrage anglais, ont eu une longue descendance. Les Mystères de toutes sortes se multiplient: de Londres (Paul Féval), de Marseille (Zola), du Peuple (Sue lui-même). Au XXe siècle, Léo Malet écrit Les Nouveaux Mystères de Paris. L’œuvre d’Eugène Sue est immédiatement traduite en plusieurs langues. On l’adapte pour le théâtre, le guignol, le cinéma.

En cours de parution, le scandale est à la mesure de l’engouement. «La plongée dans les bas-fonds en compagnie d’une prostituée, d’un criminel et d’un prince déguisé en ouvrier révulse une grande partie de la critique qui se dresse en protectrice de la morale et du bon goût littéraire alors que l’on s’arrache Le Journal des Débats», écrit Judith Lyon-Caen dans sa préface à l’édition Quarto/Gallimard.

Cette belle édition sur papier bible comporte une présentation des principaux personnages avec gravures d’époque. Le Chourineur, ancien bagnard; la Goualeuse, dite Fleur-de-Marie, prostituée malgré elle, sainte et martyre à la fin; Rodolphe, figure mystérieuse de justicier, en vérité, grand-duc de Gerolstein en visite dans les bas-fonds parisiens pour expier une faute et rétablir la justice; Le Maître d’école et La Chouette, deux êtres profondément mauvais, d’ailleurs c’est inscrit sur leurs visages déformés. Ces créatures évoluent autour du Lapin-Blanc, gargote enfumée qui résonne d’un argot «rempli d’images funestes, de métaphores dégouttantes de sang», prévient l’auteur. Autour d’eux, un petit peuple d’ouvriers, de malfrats, de braves gens (Rigolette, les Morel) et de stéréotypes (Monsieur Pipelet, saint patron des concierges) mène sa vie difficile. Rodolphe a deux alliés, sir Walter Murph, un gentleman anglais, et David, un médecin noir, ancien esclave.

Au début du roman, le justicier entre en scène pour protéger Fleur-de-Marie, agressée par le Chourineur en manque d’alcool. Les trois se réconcilient au cabaret et chacun raconte son histoire. Sauf Rodolphe, bien sûr, qui garde son secret. Le peuple est souvent cruel, brutal, livré au vice. Mais l’aristocratie et la bourgeoisie ne sont pas moins lubriques, corrompues, vénales. Impossible de résumer cette suite d’épisodes enchâssés. Qu’on sache seulement que le Bien triomphera, mais douloureusement, dans une apothéose de bons sentiments, avec la mort de Fleur-de-Marie. Le pathos romantique des Mystères de Paris est difficile à supporter aujourd’hui même si les actions parallèles sont menées avec «une énergie sauvage». Judith Lyon-Caen souligne, à côté des agissements maléfiques, une «sauvagerie du Bien» dans la justice expéditive de Rodolphe.

Eugène Sue, dandy ruiné mais dandy quand même, a-t-il opéré sa conversion au socialisme avant d’écrire Les Mystères ou en cours de rédaction? C’est la question qui agite ses biographes.

Jean-Louis Bory penche pour une cristallisation qui le mène au socialisme humanitaire, moral, imprégné de christianisme, celui que critiquera Marx. Les nombreux témoignages que Sue reçoit après chaque épisode et qu’il a soigneusement conservés le confirment dans son indignation devant le sort des ouvriers et font évoluer son roman d’épisode en épisode. Il soutient les socialistes utopistes, les fouriéristes, dont il finance les publications.

Comme dit Dumas: «Il se mit à aimer le peuple qu’il avait peint, qu’il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.» En 1848, Les Mystères de Paris seront tenus pour responsables des barricades. Sue connaît même une brève carrière politique avant d’être condamné à l’exil sous le Second Empire.

«Si les riches savaient!» s’exclame Rigolette. Eugène Sue est un des premiers à utiliser le journal au service du grand nombre. Les Mystères de Paris sont un vrai dialogue avec son public, un acte politique.

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