Histoire de l’art

Le mystérieux voyage de la sainte Famille

Le Musée d’art et d’histoire de Fribourg a retrouvé un petit tableau de Hans Fries de 1505. Il souhaite acquérir ce bijou du grand peintre local, qui avait disparu pendant un siècle

Cet automne, une petite peinture sur bois de tilleul (26,2 x 18,5 cm) crée l’événement à Fribourg. Non seulement cette représentation de la sainte Famille – la Vierge, avec l’Enfant Jésus sur les genoux et Joseph à son côté – est un tableau d’une qualité rare, peint en 1505, ou à peu près, par un Fribourgeois, Hans Fries, que nombre de musées européens exposent fièrement sur leurs murs. Mais en plus, il a une histoire incroyable. Il lui est arrivé exactement ce qu’il faut pour devenir l’objet de toutes les curiosités: disparaître pendant un siècle. Retrouvé récemment chez une famille de collectionneurs et marchands madrilènes, il a été prêté pour deux ans au Musée d’art et d’histoire de Fribourg. Voilà pourquoi aujourd’hui, la directrice des lieux, Verena Villiger Steinauer, le regarde comme le fils prodigue de retour au bercail.

La Vierge à l’Enfant avec saint Joseph a donc pris sa place dans ces salles modestes mais essentielles, où les peintures de Hans Fries côtoient les sculptures du Maître au gros nez, dont on ignore à quoi ressemblait le visage mais dont les personnages ont toujours un appendice nasal un peu dodu. Dans ces pièces, on a un condensé de l’incroyable richesse créative de Fribourg vers 1500. Peinture, sculpture, mais aussi musique, les arts flamboient alors dans une ville qui a pris de l’importance. Enrichie grâce à la commercialisation de ses artisanats (cuirs, draps, forges…), Fribourg règne désormais sur les campagnes alentour. On peut encore avoir une idée de ses contours d’alors en suivant ce qui reste des anciennes fortifications. En cette fin de Moyen Age, elle bénéficie sans doute de sa situation de carrefour.

Fribourg est assez réputée pour que des artistes étrangers viennent y installer leur atelier. Mais Hans Fries et bel et bien né ici, vers 1465. On sait que ce fils de boulanger a appris son métier de peintre à Berne, chez Heinrich Bichler. Il faisait d’ailleurs partie des assistants de ce maître de bonne réputation lorsque celui-ci livra au gouvernement fribourgeois, en 1480, un grand tableau de la bataille de Morat (1476) commandé pour l’hôtel de ville et disparu depuis. Plus tard, on retrouve Hans Fries dans la corporation des peintres de Bâle, ville où il admire notamment le Retable du miroir du Salut de Konrad Witz.

Vers 1500, le voilà de retour à Fribourg mais tout son temps ne va pas à la création. Il est membre du Conseil des deux cents et, surtout, il peint des écussons, des girouettes, des hampes de drapeaux… pour une ville soucieuse de son allure. Pourtant son talent est à son zénith, comme on peut en juger dans cette petite salle du musée fribourgeois où veille la Vierge retrouvée. Le retable dit de Bugnon, à cause de la maison patricienne où il a longtemps été exposé, lie notamment une scène de charité (la distribution à des pauvres en guenilles de pains et de morceaux de lard) au sauvetage d’une âme du Purgatoire. Le musée expose aussi un Saint Christophe de 1503 magnifique de force, les deux jambes bien campées dans le ruisseau, avec au premier plan une délicatesse infinie dans la transcription de la nature. Un lézard dans les fraisiers lève la tête vers le saint, qui porte une cape magnifiquement froissée. Le tissu s’étend sur toute une partie du tableau, avec une façon de mêler les tons de rouge qui demande une maîtrise des couleurs peu commune.

Hans Fries met une grande application à peindre les vêtements, les tissus, à rendre les plissés, les tombés. A en faire se pâmer un grand couturier du XXIe siècle! La cape de saint Christophe fait indéniablement penser au manteau que porte Joseph sur le petit tableau de la sainte Famille. Comme il est peu habituel de voir Joseph vêtu de rouge, on a d’ailleurs longtemps pensé qu’il s’agissait de saint Jérôme. Là aussi, cette flamboyance côtoie le rose vif de la robe de la Vierge qui, plutôt que l’habituel bleu virginal, porte aussi un vert chaud et lumineux qu’on retrouve dans les tentures sur le côté,

«Hans Fries ose rapprocher des teintes peu communes», souligne Verena Villiger, qui se plaît à comparer les éléments du tableau avec ceux d’autres œuvres du musée: la finesse des mains bien sûr, mais aussi les oreilles plutôt grandes, et puis cette colonnette rouge au bord de la fenêtre, le damier rouge et vert du décor, et jusqu’au motif du tissu derrière la Madone.

Ce tableau, l’historienne de l’art semble avoir toujours vécu avec lui quand elle en parle, alors même qu’il vient d’arriver au musée. Il faut dire qu’entre Hans Fries et elle, c’est une longue histoire. «Je suis venue de Zurich pour un stage de restauratrice au Musée d’art et d’histoire de Fribourg quand j’avais 18 ans, se souvient-elle. C’est là qu’on me l’a présenté comme le grand artiste de la région.» Elle reviendra dans la cité des Zähringen quelques années plus tard, en 1991, comme conservatrice d’abord, puis, depuis 2008, comme directrice du musée. Très vite, elle se lance dans le projet d’une rétrospective consacrée à cette gloire fribourgeoise trop peu mise en avant. Elle aboutira en 2001, parvenant à se faire prêter une bonne partie des œuvres disséminées dans les musées de Suisse et d’Europe, malgré la fragilité de ces peintures sur bois, qui doivent voyager dans le plus grand respect des conditions de température et d’hygrométrie.

Pourtant, parmi les absents de l’exposition, il y avait cette petite Vierge à l’Enfant qu’elle connaissait par une photographie en noir et blanc, de 1896. Cette année-là, le tableau a en effet été exposé à Genève, dans une présentation d’art ancien proposée dans le cadre de l’Exposition nationale. Qu’est-ce qui avait conduit Genève à emprunter cette sainte Famille, alors attribuée à Antonello de Messine, un peintre italien décédé en 1475, lui-même très marqué par le Flamand van Eyck, qu’on a aussi pendant longtemps considéré comme l’auteur de cette quasi-miniature? Verena Villiger a remarqué que figurait parmi les organisateurs deux Fribourgeois et le directeur du futur Musée national, tous connaisseurs de Hans Fries. Tant et si bien que, dans la publication qui suit l’événement, l’œuvre est finalement attribuée au peintre fribourgeois.

Mais c’est à ce moment-là qu’elle disparaît. Il en est bien encore question dans une thèse des années 1920 mais, pour l’exposition de 2001, Verena Villiger tentera en vain de retrouver sa trace. «Je l’ai cherché jusqu’en Afrique du Sud parce que je savais qu’elle était entrée dans les collections de la princesse Ida Labia, fille de Sir Joseph Benjamin Robinson, qui était propriétaire de mines de diamants là-bas.»

Ce n’est que récemment qu’elle apprend que ce trésor a fait partie d’une vente aux enchères parisienne, en 2004. Elle appartenait jusque-là à l’ancienne gloire du tennis français Pierre-Henri Landry, par ailleurs connu pour avoir offert au Louvre Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour. C’est lors de cette vente que des marchands madrilènes ont acheté la sainte Famille. Qu’ils ont choisi de garder quelque temps chez eux. Qui ne les comprendrait pas?

Le tableau a été peint pour un intérieur, dans cette période de dévotion tant publique qu’intime, où les images de saints en général et de la Vierge en particulier faisaient partie du quotidien de chacun. Il a connu sans doute maints foyers, maintes formes de piété ou de simple admiration esthétique à travers l’Europe. On sait qu’il a été acheté en 1817 à Berne par Johann Franz Anton von Olry, un aristocrate alsacien qui était l’ambassadeur du roi de Bavière. On sait aussi qu’il a appartenu au comte Guglielmo Lochis à Bergame avant de se retrouver à Londres, Cape Town peut-être, Paris, puis Madrid.

Aujourd’hui, Verena Villiger, et sans doute pas mal de Fribourgeois avec elle, aimerait que ses pérégrinations s’arrêtent au musée où pour l’instant son séjour est prévu jusqu’à l’automne 2014. Ses propriétaires sont prêts à s’en séparer. Mais, pour cela, le budget d’acquisition annuel, fort d’un peu plus de 100 000 francs, sera loin de suffire. Verena Villiger a donc commencé une recherche de fonds pour réunir la somme, qui, selon les chiffres qui circulent, pourraient avoisiner le million de francs. Comme nous l’a confirmé Gérald Berger, chef du Service de la culture du canton de Fribourg, il s’agit d’abord de convaincre quelques mécènes. Puis de voir à quel point il est possible de recourir à certains fonds provenant de legs faits au musée avant de chercher d’autres formes de ressources encore.

Après sa belle exposition de sculptures de l’an dernier, le musée a acheté à Vienne, pour un peu plus de 200 000 euros, un saint Georges et saint Michel, datant de 1515, qui eux aussi retrouvaient ainsi leur ville d’origine. Cette fois, la somme à réunir est bien plus importante. Mais c’est une nativité et Noël approche…

Le 11 décembre prochain, Verena Villiger donnera une conférence dans le cadre des mardis du musée (à 18h30) où elle partagera tout son savoir et sa passion pour ce tableau. Comme elle s’apprête à le faire avec différentes personnes susceptibles d’aider à l’achat de l’œuvre, elle dira au public ses qualités, la finesse des traits, la beauté des tissus, l’étrange atmosphère du paysage aperçu par la fenêtre, la délicatesse du bijou sur le front de la Vierge, peint avec le pinceau le plus fin. Une finesse que quelques malheureuses retouches – une tache trop blanche sur les genoux de Marie, une canne mal repeinte dans la main de Joseph, n’ont heureusement pas réussi à gâcher.

L’historienne de l’art évoquera aussi la disposition des personnages, avec un Enfant Jésus si vivant, qui semble jouer avec Joseph. Mais Marie, elle, a d’autres préoccupations. Elle lit. Et dans les pages qu’elle tourne de ses doigts fins, elle lit l’avenir de ce nourrisson joufflu. Au-delà de son indéniable talent pictural, c’est sans doute aussi cette capacité de l’artiste à raconter une histoire susceptible de trouver son interprétation à travers les siècles qui fait sa grâce.

Elle a appartenu

à l’ancienne gloire du tennis français Pierre-Henri Landry

Dans les pages qu’elle tourne de ses doigts fins, la Vierge lit l’avenir de ce nourrisson joufflu

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