Les vents coulis de novembre vous glacent? Des expositions peuvent vous réchauffer: l'exubérance du Jardin de Monet au Kunsthaus de Zurich, Les Couchers de soleil de Félix Vallotton au Kunstmuseum de Berne, ou les éclats multicolores de Samuel Buri au Haus der Kunst à Soleure. Dans ce lieu, une petite église baroque immaculée, les compositions de ce dernier créent une atmosphère gaie, lumineuse. Une impression que l'artiste se plaît à souligner lorsqu'on lui demande, à propos d'une toile particulièrement chamarrée, Apothéose d'Enée, d'après Jacob Jordaens (1999, version colorée), comment il la voit lui-même. Et qu'il répond: «Elle me fait penser à une lanterne du carnaval de Bâle.» Ville où il est installé depuis 1983.

A 69 ans – il est né en 1935 à Täuffelen, rive sud du lac de Bienne –, Buri affiche un esprit juvénile. Effervescent comme l'expressionnisme abstrait américain qui le séduit après des débuts postimpressionnistes. Frondeur comme le Pop'Art qui le pousse ensuite à considérer une composition comme un puzzle dont les morceaux peuvent être colorés de façon autonome, avec des variations de teintes lorsqu'ils sont répétés en différentes séries. Car il y a chez Buri cette part d'héritage de Monet – Buri a vécu vingt ans en France, de 1960 à 1980 – cherchant à attraper les changements atmosphériques tout en reprenant le même sujet. Avec cette concession, accordée par Buri, qu'il y a quelque prétention à vouloir coller à la nature. «Elle qui fait tout de manière inimitable», comme il aime à le répéter (Samuel Buri, par Anne Tronche, Ed. Horay, coll. Le Territoire de l'œil, 1977).

Toutefois, si «l'outrance de la couleur n'est plus un enjeu en abstraction, l'option reste un beau défi à relever vis-à-vis de la nature». Et Buri sait convoquer d'excellents soutiens. Ses aquarelles de vues de vergers, de cloître fleuri, de massifs de pivoines, font clairement allusion aux «jardins» du peintre soleurois Cuno Amiet (1868-1961), qui alliaient couleurs vives et touches généreuses. Mais ce sont surtout les lumières que Pierre Bonnard (1867-1947) introduit dans la couleur qui servent de levier à sa propre création. Sur le mur sud de l'église, toute une série d'arbres – en hommage à ce peintre – multiplie à l'envi les confrontations de coloris et d'écritures. Et laisse entendre que ces variations pourraient se développer à l'infini.

C'est qu'il y a une dimension cosmique chez Buri. Son ciel étoilé, au fond du transept, est fait de telle manière qu'on ne sait s'il irradie par ses étoiles, ses nuances de fond ou par le traitement du ciel. Samuel Buri s'y entend pour entretenir la confusion. Quand on lui demande quelques précisions techniques au sujet d'un tableau, il s'embrouille malicieusement dans ses explications pour finir par dire: «C'est l'effet qui compte!» «C'est mystique!» Comme il dirait: «C'est magique!» Fils de pasteur, Buri n'a pas peur d'être iconoclaste.

Dans le chœur de la chapelle, à la place du maître-autel il a dressé une longue table, celle de la Cène, où le Christ et les douze apôtres sont représentés par autant d'assiettes. Toutes sont touillées de couleurs, sauf celle du Christ, vierge de traces. Ce pourrait être une parabole. Celle de la peinture. Avec le blanc, écran de projection de tous les engouements. Ou, au contraire, synthèse des couleurs du spectre engendrant la couleur blanche. Mais, point de départ ou résultat, il manque le geste de l'artiste, semble dire Samuel Buri. Et de le démontrer avec trois fois le même sujet, une Crucifixion d'après Ugolino di Nerio (2001-2003), traité avec des solutions décoratives différentes.

Certes, ce sujet reste le même, et on peut faire confiance à Ugolino d'y avoir mis (en plein gothique italien) la charge émotive voulue. Mais la manière de l'enjoliver, d'«angler» le propos – comme le dirait un journaliste cherchant à faire plus original qu'un concurrent –, change singulièrement la perspective ou les mises en évidence. Et il faut reconnaître que le talent «magique, mystique» de Samuel Buri rend vivant le plus mortifère qui soit et le vivant – la nature – plus vivant encore.

Samuel Buri. Haus der Kunst St. Josef (Baselstrasse 27, Soleure, tél. 032/621 09 80, http://www.hausderkunst.ch). Je-ve 14-18 h, sa 14-17 h. Jusqu'au 5 décembre.