Oublions les Beckham et Zidane: notre héros à nous s'appelle Guillaume Tell, il a sa pierre, sa chapelle, sa statue. Sa popularité a connu des hauts et des bas en 500 ans d'histoire, mais, bien accrochée à la nouvelle vague de suissitude qui clapote allègrement depuis le tournant du siècle, elle atteint à nouveau un sommet respectable. Pour preuve, Tell, cet été, est omniprésent en Suisse centrale, sur les lieux qui ont vu naître sa légende. Le mouvement a été déclenché par le 200e anniversaire de la première représentation de Wilhelm Tell de Schiller à Weimar. Ce n'est que justice. Car le dramaturge allemand a définitivement élevé notre Guillaume au rang de héros universel. Produit par le remuant Lukas Leuenberger, le drame de Schiller s'installe pour la première fois au cœur de la Confédération mythique: il sera joué dès le 23 juillet en plein air sur la prairie du Rütli, par la troupe du Théâtre national de Weimar.

Le Forum d'histoire suisse à Schwyz, une des unités du groupe du Musée national, pouvait difficilement ignorer l'événement. La première réaction de Stefan Aschwanden, son directeur, a été mitigée: «Peut-on encore dire quelque chose sur Guillaume Tell?» La réaction des plus jeunes générations, qui ont un rapport décomplexé avec le héros, l'a encouragé à persévérer et à «libérer le mythe de la couche de moisi sous laquelle la défense spirituelle du pays l'avait enseveli depuis plus de 50 ans», dit-il. «Plus personne ne rit de l'histoire de Guillaume Tell aujourd'hui, ce n'est plus cette vieille figure qui hérissait les artistes qui avaient refusé de s'engager pour les 700 ans de la Confédération en 1991. C'est une part de notre identité», ajoute-t-il avec une fougue à peine feinte.

L'exposition, ouverte au public dès ce dimanche, s'intéresse avant tout à l'idée de Tell et ne veut pas se perdre dans les méandres de la question de l'existence historique du personnage. La visite commence ainsi en plein mythe: une forêt d'arbalètes, dans une lumière de coucher de soleil, traversée par des sifflements de flèches. Le parcours peut alors se poursuivre: installation vidéo avec les témoignages d'une trentaine de personnalités de toute la Suisse, qui font part de leur vision du héros, ainsi que les traces laissées par le grand barbu dans l'art et surtout le commerce. A relever la collection unique et touchante d'objets les plus divers ornés de l'effigie de l'homme au capuchon blanc, rassemblés par un moine de l'abbaye d'Einsiedeln.

Les stations historiques montrent l'évolution de l'image de Guillaume Tell, passant d'une figure fondatrice de la Confédération des XIII cantons, mentionnée pour la première fois à la fin du XVe siècle dans le Livre blanc de Sarnen, à un héros de la liberté dans l'Europe réactionnaire du XIXe siècle. Les révolutionnaires français avaient préparé le chemin, tout comme Napoléon qui, à peine passées les frontières suisses, réclame immédiatement «La liberté pour le peuple de Tell». Schiller fera le reste. Le jeune Etat moderne né en 1848 a vite fait de récupérer Tell comme symbole patriotique, aux côtés de l'allégorique Helvetia. Il se fige alors sous les traits de la célèbre statue de Richard Kissling, érigée en 1895 à Altdorf. Et reprend du service pour la patrie avant la Deuxième Guerre mondiale. Le conseiller fédéral Philipp Etter met en scène le Chemin creux, une route alors, qui est rétrogradée en sentier retranché pour mieux s'imaginer l'endroit où l'Uranais est censé avoir tué le tyran Gessler. Près de quatre heures de film comportant presque tout ce qui a été tourné sur Guillaume Tell entre 1898 et 2004 complètent ce panorama.

Par un détour sur son site Internet, le Musée de l'histoire veut lancer la discussion sur les valeurs que Tell peut encore incarner actuellement. Reprenant le titre de l'exposition «Tell, annoncez-vous», il invite les internautes à partager avec la «Tell-community» leurs réflexions sur la nécessité d'un héros à poigne dans la Suisse d'aujourd'hui, sur les tyrannies actuelles qu'il conviendrait de combattre et sur l'usage de la violence pour arriver à ses fins. Dans les locaux mêmes du Forum, les interrogations sur la violence, l'héroïsme et le terrorisme sont reprises par les artistes invités à mettre une de leurs œuvres à disposition, dont Pipilotti Rist, Costa Vecce et Stefan Banz. Et un modèle réduit de Guillaume Tell, dans un dernier clin d'œil, prend congé des visiteurs dans l'escalier central du musée, dialoguant avec d'autres figures du panthéon imaginaire helvétique, de Paracelse, Dufour et Pestalozzi, la Mère Royaume et Gilberte de Courgenay, jusqu'à Roger Federer et Bianca Sissing.