Série noire dans l’édition (5)

Le mythe du libraire assassin

Le petit monde de la bibliophilie fantasme depuis plus d’un siècle et demi sur cette figure criminelle. Elle a notamment inspiré le jeune Gustave Flaubert

Michel Dubos est avocat au Barreau de Rouen. C’est aussi un bibliophile averti. Participant à l’hommage rendu récemment à un libraire parisien qui prenait sa retraite, il a commis un petit texte au titre évocateur: «Avatars d’un mythe romantique mineur: le libraire assassin» 1. Même si son crime peut paraître purement crapuleux, Onnik Jamgocyan, en tuant Sarkis Boghossian, a en quelque sorte donné corps à ce qui n’était en effet qu’un «mythe», mais qui fait fantasmer depuis plus d’un siècle et demi le petit monde de la bibliophilie.

Tout commence le 23 octobre 1836, par un texte paru dans la Gazette des tribunaux (l’ancêtre de l’actuelle Gazette du Palais). Intitulé «Le bibliomane ou le nouveau Cardillac», ce texte relate l’histoire d’un libraire barcelonais qui assassinait les clients lui ayant acheté ses livres les plus rares, afin de récupérer les précieux ouvrages dont il répugnait à se défaire2. Présenté à la manière d’un compte-rendu de procès, le texte est en réalité une supercherie littéraire.

Un usage bien établi l’attribue à Charles Nodier. «Ah, si j’étais à la retraite, j’enquêterais…», soupire Michel Dubos. Il n’est pas le seul que la question titille. En 2006, Didier Barrière, correcteur à l’Imprimerie nationale et féru de bibliomanie, proposait un autre nom: le Lyonnais Francisque Michel, un érudit passionné de vieux livres, spécialiste du Moyen Age et proche de Nodier. Quoi qu’il en soit de l’identité de son auteur, l’histoire enflamme l’imagination d’un jeune Rouennais. Il en écrit sa propre version, un rien ampoulée – mais enfin, il n’a que 15 ans –, qu’il intitule «Bibliomanie», et il obtient de la placer dans une petite revue de Rouen, Le Colibri. Le texte paraît le 12 février 1837, et le jeune homme, qui est ainsi publié pour la première fois, signe de son nom: Gustave Flaubert3. Une troisième version (au moins) de cette histoire de libraire assassin sera l’œuvre de Prosper Blanchemain, poète, critique littéraire (natif lui aussi de Rouen!) et bibliophile enragé. Intitulé «Le Bouquiniste assassin», le texte a paru dans une petite revue en décembre 18794.

Sans aller jusqu’au meurtre (le pasteur allemand et Onnik Jamgocyan restant les deux seules exceptions à ce jour), le monde de la librairie ancienne est évidemment plus passionnel que celui de la librairie générale. D’abord parce que c’est un microcosme, et que l’amour des livres se double ici de la passion du collectionneur. «De manière générale, tout ce petit monde vit en harmonie relative», assure toutefois un libraire parisien qui a préféré garder l’anonymat. «Au risque de l’oxymore, je dirais que c’est le domaine de la passion apaisée», renchérit Anne Lamort, présidente du Slam (le Syndicat de la librairie ancienne et moderne). Et d’expliquer: «Les livres ne sont pas des objets uniques. Quand un exemplaire vous échappe, vous pouvez toujours caresser l’espoir d’en obtenir un autre. Ça compte beaucoup pour calmer les ardeurs des uns et des autres. Bien sûr, il y a des compétitions féroces, mais elles restent feutrées.» Sauf en salle des ventes: «Là, une certaine forme de violence se fait jour», explique notre libraire, qui cite le cas de deux confrères, proches du Sénat, bien connus de la profession pour «bourrer les enchères»: «Ils poussent les prix, jusqu’à atteindre des sommes extravagantes et se retirent au dernier moment, afin d’obliger l’autre à payer un prix déraisonnable.»

«Certains libraires se sont positionnés contre ce type de spéculation, d’autres en font désormais leur fonds de commerce, raconte notre libraire anonyme. Les échanges entre les uns et les autres sont très vifs. Les noms d’oiseaux volent…» Anne Lamort prend le problème au sérieux, mais tient à relativiser: «Ce qui se passe en ce moment est un épiphénomène grave, mais qui ne déstabilisera ni la profession, ni le Slam.» La crise, cependant, n’aurait sans doute pas éclaté si le monde de la librairie ancienne n’était pas lui aussi rattrapé par la crise – liée, pour le coup, à la perte de prestige de l’imprimé. «Le secteur s’est resserré et rétracté, poursuit le libraire. Sauf dans le domaine des très beaux livres. La cote des spécimens les plus précieux ne cesse de grimper. Tout ce qui rend un livre unique, comme une dédicace, attire une clientèle très riche.»

1. Dans «Mélanges offerts à Christian Galantaris», un volume hors commerce tiré à 250 exemplaires.2. René Cardillac est un personnage de la nouvelle de E.T.A. Hoffmann, «Mademoiselle de Scudéry»: un joaillier qui assassine ses clientes pour récupérer ses bijoux.3. Le texte est notamment consultable sur: http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/bibliomanie.html4. www.edition-originale.com/images/catalogues/19.PDF

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