LIVRE

Les mythes élastiques

Le professeur Claude Calame se livre à une passionnante relecture des récits de la fondation de Cyrène

Genre: histoire antique
Qui ? Claude Calame
Titre: Mythe et histoire dans l’Antiquité grecque. La création symbolique d’une colonie
Chez qui ? Les Belles Lettres, 283 p.

Professeur honoraire à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de l’Université de Lausanne et directeur d’études à l’EHESS, Claude Calame livre aux Belles Lettres la republication substantiellement augmentée d’un ouvrage qui avait déjà fait date lors de sa première parution chez Payot en 1996: Mythe et histoire dans l’Antiquité grecque . Dans cet ouvrage, la thèse de l’auteur est double, articulant une réflexion sur l’évolution sémantique radicale que le terme de mythe ( mythos ) a connue des Grecs jusqu’à nous, à une enquête sur l’élasticité de récits mythologiques contant pourtant, au sens narratologique du terme, une même histoire.

De fait, ce que nous appelons «mythe», en tant que récit des dieux et des hommes, ne correspond pas au mythos grec. Ce dernier, par exemple chez Aristote, est à traduire prosaïquement par «intrigue», les Grecs préférant pour les histoires héroïques les termes d’ arkhaîa ou, par exemple chez Thucydide, de palaiá . La prégnance contemporaine du «mythe» est tout à la fois la conséquence d’un impérialisme (celui d’une taxinomie peu ouverte aux nomenclatures indigènes) et la cause d’une sédimentation (la conception courante fait de la mythologie grecque un ensemble figé d’histoires invariables).

Un premier chapitre théorique permet à Claude Calame de se livrer à un passionnant développement sur les incompréhensions que ces distorsions de sens ont pu faire naître et sur les dangers d’un regard anthropologique qui chercherait à faire rentrer de force l’altérité de ces récits anciens dans des structures commodes certes, mais dont le confort est la conséquence de leur imperméabilité. Surtout, c’est ici à un plaidoyer rafraîchissant qu’on a affaire, invitant à une étude scrupuleuse des conditions d’énonciation des différentes histoires que nous avons à disposition: «Les récits que nous appréhendons comme «mythiques» n’existent qu’actualisés et produits dans des formes de récitation ou de chant, dans des formes poétiques attachées à des circonstances d’énonciation précises et à un contexte culturel spécifique.»

Ce principe de lecture sera mis au profit de l’étude des récits de la fondation de la colonie de Cyrène, que l’archéologie fait remonter à 632 avant notre ère. Une étude serrée des sources textuelles à notre disposition (principalement Pindare, Hérodote et Callimaque) permet à Claude Calame de mettre au jour des trames narratives extrêmement complexes donnant naissance à des versions divergentes de l’histoire de l’établissement grec en Libye. Ce qui permet à l’auteur, au terme d’un brillant arpentage littéraire, de réaffirmer la labilité de mythes que nous avons trop tendance à considérer de marbre.

Une passionnante relecture des récits de la fondation de Cyrène

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