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«Coucou bazar», vue de l'installation.

Exposition

La mythologie du paysage selon Jean Dubuffet

La Fondation Beyeler offre une ample rétrospective de l’œuvre du peintre, entre esprit d’enfance et exploration des strates géologiques

L’abondance associée à un goût pour le simple, le terroir («Paysage vineux», 1944) et le terreux: l’accrochage fourni d’une centaine d’œuvres de Jean Dubuffet, à la Fondation Beyeler, à Riehen, contraste d’une certaine manière avec l’humilité des thèmes et des matières, au premier chef la terre, qu’évoquent les teintes et le côté souvent grumeleux des surfaces. Cette première grande rétrospective suisse du travail du peintre (après l’exposition parisienne marquant le centenaire de sa naissance en 2001), représenté en son temps par Ernst Beyeler, son galeriste dans notre pays, remet l’inlassable curiosité de l’artiste, et ses réalisations magnifiques, au goût du jour. Et traite le thème du paysage, compris comme le leitmotiv d’une œuvre en constante métamorphose.

Un paysage abordé à la fois frontalement et dans sa profondeur. Et un paysage tout que pittoresque, qui sonde les strates géologiques, rehausse l’horizon, à la manière des dessins d’enfants, le noie même, jusqu’à confondre le haut et le bas, l’horizontal et le vertical, la terre et la chair, la nature et ses créatures. Selon un retournement tout à son honneur, Jean Dubuffet, qui a exploré, lors de sa visite en 1945 en Suisse, les cliniques psychiatriques et leurs collections, cherché à valoriser la production des créateurs marginaux et mis au point la notion d’art brut, sera cet artiste et théoricien «culturé» qui s’inspirera des pratiques «aculturées» des auteurs d’art brut, ainsi que des enfants. Il faut dire que son propre parcours n’est pas habituel. Né en 1901, au Havre, de parents négociants en vins, il se destinera à la peinture, mais s’investira dans l’entreprise paternelle, puis fondera son propre négoce de vins en gros – avant de décider, à l’âge de 41 ans, de se consacrer entièrement à l’art.

La beauté dans la laideur

La suite se décline dans les salles de la Fondation Beyeler, depuis ces «Gardes du corps» (1943), qui semblent les gardiens de leur propre corps (nu et donc vulnérable) bariolé, œuvre perdue et retrouvée après une éclipse de quarante années, jusqu’à l’immense frise intitulée «Le cours des choses», de décembre 1983. Composé par un artiste immobilisé par l’âge, au moyen de feuilles juxtaposées, cet ouvrage rappelle les griffonnages au stylo-bille qui ont donné naissance au cycle de «L’Hourloupe». Le visiteur traverse ainsi une œuvre joyeuse et généreuse, qui effleure la poésie (notamment à travers les mosaïques dont les éléments sont des ailes de papillon, métaphore du mouvement de mort et de renaissance, et de métamorphose) et brosse, d’amis artistes et écrivains, des portraits qui ancrent la beauté dans la laideur ou le grotesque, et dénichent l’âme dans de petits yeux rapprochés au sein d’une tête aussi grosse que le corps, encore une fois à la manière des dessins d’enfants.

Suivent des nus féminins, qui se présentent comme des déesses primitives, larges paysages corporels, dans une tonalité de «rose incarnate», griffés, striés et où les détails sont inscrits à même la pâte. Alors que le «corps de dame» va jusqu’à mimer une «pièce de boucherie», le sentiment n’est pas d’un déni de dignité, mais au contraire d’un hommage puissant à la mère nature (la version abstraite s’intitulera Natura Genitrix), à son ampleur (elle remplit pour ainsi dire l’espace pictural) et à sa fécondité. Donc, «tout est paysage», les tables, alias «un pays aussi vaste que toute la chaîne des Andes», qu’a dépeintes l’artiste, le cerveau ou, par goût du concret et du matériel, la «cervelle» de l’être humain, et puis n’importe quel détail ou presque, «une crevasse du sol, un gravier qui étincelle, une touffe d’herbe». Tout est paysage, et sujet de la peinture.

Champ d’explorations

L’exposition en donne une illustration convaincante, illustration aussi de l’incroyable productivité d’un homme que le président de la Fondation Jean Dubuffet, François Gibault, décrit comme l’un de ces «cavaliers seuls» qui inscrivent leur originalité dans l’histoire de l’art, un être intimidant mais très gentil, anarchiste doublé d’un esprit parfaitement organisé. Cet homme n’a cessé d’appréhender l’art comme un champ d’explorations, explorations techniques et tectoniques, explorations de la matière, puisqu’il a donné des statues constituées d’éponges, de charbon, de bois flotté, restitué le Sahara avec l’aide de grains de sable et travaillé des «Topographies» et des «Texturologies» par giclures, grattage et inclusions.

Ambitieuse comme l’est le rêve d’une œuvre d’art totale, la série baptisée «L’Hourloupe» se fonde sur un puzzle de formes molles et hachurées, en blanc, bleu, rouge et noir. La sculpture, en matériau synthétique, s’associe à la peinture, jusqu’au spectacle intitulé «Coucou Bazar», où s’invitent encore danse, musique et théâtre. Le musée donne une reprise de ce spectacle, non la totalité, mais un vaste «paysage» d’une soixantaine d’éléments et costumes, et deux danseurs, à découvrir deux fois par semaine, les mercredis (15h et 17h) et dimanches (14h et 16h).

«Jean Dubuffet – Métamorphose du paysage». Fondation Beyeler, Riehen. Tous les jours 10h-18h (me 20h). Jusqu’au 8 mai. www.fondationbeyeler.ch

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