C’était au mois d’avril dernier. L’ambiance était lourde encore quand la nouvelle est tombée: sans visiteurs depuis plusieurs semaines, les animaux des zoos broyaient du noir. Ceux qui s’ennuyaient le plus des humains, précisait-on au zoo de Bâle, étaient les singes. Tout le monde avait compris que l’épidémie bouleversait le cours des choses, mais rares sans doute étaient celles et ceux qui avait réalisé ce renversement-là. Jusque-là, les humains qui se pressaient devant la cage aux singes s’imaginaient être les «regardants». En fait, ils étaient aussi les «regardés». Pour les singes, les mimiques, les accoutrements, les voix des humains constituaient un spectacle tout à fait intéressant et drôle aussi, sans aucun doute. Ainsi, de part et d’autre des barreaux de la cage, deux spectacles avaient cours, en simultané. Et au bout du compte, qui étaient les geôliers et qui étaient les prisonniers?

Parfum de scandale

Sans le savoir, Adrian Baumeyer, un des conservateurs du zoo de Bâle, éclairait d’une lumière nouvelle l’une des phrases les plus sibyllines de Vladimir Nabokov, sur laquelle des générations d’étudiants et de chercheurs se sont usé les yeux. Dans la postface à Lolita, le roman qui l’a rendu célèbre dans un parfum de scandale, à la fin des années 1950, l’écrivain racontait l’histoire suivante: «C’est à Paris, à la fin de 1939 ou au tout début de 1940, à une période où j’étais alité à la suite d’une grave crise de névralgie intercostale, que je ressentis en moi la première palpitation de Lolita. Si je me souviens bien, le frisson d’inspiration initial fut provoqué bizarrement par un article paru dans un journal à propos d’un singe du jardin des Plantes qui, après avoir été cajolé pendant des mois par un chercheur scientifique, finit par produire le premier dessin au fusain jamais réalisé par un animal: cette esquisse représentait les barreaux de la cage de la pauvre créature.»