Que faire de Nabucco? L’écueil n’est pas mince. L’ouvrage est en effet trop associé aux grands péplums qui font le bonheur des théâtres antiques et des gros festivals. Il faut de la témérité pour s’extraire de la monumentalité, et faire vibrer les sentiments intimes ou patriotiques des protagonistes et du peuple. Rien d’étonnant donc que le troisième opéra du jeune Verdi, difficile à sortir de ses ornières, ne soit programmé que parcimonieusement en salle. D’autant que la partition, morcelée par une succession d’airs et de thèmes parfois maladroitement enchaînés, ne facilite pas le travail.

A Genève, François Rochaix s’était attelé à la tâche en 1995, sans complexe du grand spectacle. Cette saison, le retour de Nabucco résonne donc comme un genre de défi, porté par un ancien de la maison: Roland Aeschlimann. Le chef décorateur, à qui l’on doit une dizaine de réalisations entre 1975 et 1980, était revenu au Grand Théâtre en 2004 pour une mise en scène de Parsifal, reprise en 2010. Quatre ans plus tard, on retrouve intacts son style et ses préoccupations.

Le visuel avant tout. Une avalanche d’images et de symboles qui se percutent de façon incongrue. Comment ne pas rester perplexe devant l’affrontement d’une géométrie enfantine en jaune et noir pour habiller le chœur, à des soldats argentés et casqués droit sortis d’un film de Fantomas? Comment ne pas s’ébahir devant un Nabucco dissimulé derrière des Ray Ban et arrivant soudain en Jeep, alors que surgissent ailleurs des pèlerins en longue tunique noire, coiffés de chapeaux pointus? Comment ne pas s’interroger sur la justification d’un long film vidéo muet en noir et blanc, où un grand œil traduit autant la naissance de la vie que l’explosion atomique? Comment ne pas se lasser des immenses et très graphiques descentes d’escaliers où le triangle règne en maître pour suggérer l’étoile de David, portée en carcan par Zaccaria? Comment donc retrouver Verdi, dans un tel fourre-tout?

En s’appuyant fermement sur la partition. Que John Fiore et l’OSR mènent avec autant de fermeté que de souplesse, de rondeur que de tranchant, de romantisme que de virulence; chaque pupitre offrant une musicalité souveraine. Deuxième grand vainqueur de cette lutte avec l’image: le chœur du Grand Théâtre libère une énergie et une puissance que la chef Ching-Lien Wu sait porter à l’incandescence. Le fameux Va pensiero, dégagé avec douceur de la terre matricielle, atteint un paroxysme saisissant d’intensité et d’éclat. Avec l’Abigaille véhémente de Csilla Boross, qui résiste sans faillir à l’écartèlement de son registre, et la Fenena boisée et chaleureuse d’Ahlima Mhamdi, la distribution tient ses promesses féminines. Reste à espérer que Lucio Gallo (Nabucco fatigué) et Roberto Scandiuzzi (Zaccaria tendu) détonneront moins lors des prochaines représentations, et que le très latin Leonardo Capalbo (Ismaele argenté) tempèrera ses ardeurs. Il faut dire que la mise en scène ne canalisant à aucun moment les postures des chanteurs, le sentiment d’assister à un spectacle d’un autre temps s’impose sans relâche.

«Nabucco» de Giuseppe Verdi. Grand Théâtre les 1, 4, 6, 7, 8 et 10 mars à 19h30. Double distribution. Rens: 022.322.50.50, www.geneveopera.ch