Nadeem Aslam, conteur des extrêmes et des oiseaux de pluie

Né au Pakistan, le romancier raconte les basculements dans la terreur religieuse et comment on parvient à vivre, malgré tout

Genre: roman
Qui ? Nadeem Aslam
Titre: Le Cri de l’oiseau de pluie
Trad. de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli
Chez qui ? Le Seuil, 286 p.

Lorsque, au Pakistan, le général Mohammed Zia a chassé Ali Bhutto pour s’emparer du pouvoir et imposer sa loi martiale, en juillet 1977, les parents de Nadeem Aslam – alors âgé de 14 ans –, n’ont pas tardé à s’exiler en Grande-Bretagne, dans le Yorkshire. Le père dut se contenter d’un travail d’éboueur pendant que son fils, qui ne parlait que l’ourdou, s’initiait à l’anglais, une langue qu’il apprivoisa lentement avant de signer en 1993, à 27 ans, un premier roman aussi nostalgique qu’amer: Le Cri de l’oiseau de pluie, enfin traduit en français.

Nous sommes dans le Pakistan de la dictature, au début des années 1980, un pays «en état lamentable» où sévit un monstrueux «général» – Aslam n’en dit pas plus mais on reconnaît Mohammed Zia sous les traits de ce tyran «qu’on ne pourra déloger qu’à la dynamite». D’emblée, la peur surgit sous la plume du romancier, qui resserre sa focale entre les deux mosquées d’une petite bourgade rurale où, après cinq mois de sécheresse, résonnent les premiers cris des papihas, ces oiseaux migrateurs qui sont de retour au moment de la mousson. Ce jour-là, un mercredi, l’imam Hafeez doit annoncer par haut-parleur la nouvelle qui va plonger les habitants dans la stupeur: l’assassinat du tout-puissant juge Anwar, en pleine nuit. Commence alors une sorte de polar politique avec, dans le rôle de l’enquêteur, le commissaire Azhar, un homme que l’on montre volontiers du doigt parce qu’il a le grand tort d’avoir une maîtresse chrétienne… Quant au juge, on apprendra qu’il était «corrompu jusqu’à la moelle». Un complice du régime doublé d’un odieux tortionnaire: pendant la dernière campagne électorale, il n’avait pas hésité à faire briser les poignets d’un jeune militant, «sous prétexte qu’il avait peint une bannière destinée à l’opposition».

La corruption est le principal leitmotiv du roman. Pas seulement celle qui gangrène le tribunal, mais celle qui prospère à tous les niveaux de la société, à grand renfort de manipulations et de chantages, de pots-de-vin et d’élections truquées. Au portrait du juge ripou, Aslam ajoute celui du redoutable Mujeeb Ali, un potentat qui multiplie les expéditions punitives contre ses adversaires tandis que son frère, ministre de l’Information, soudoie les journalistes. Sauf le courageux Saif Aziz, contraint de jeter l’éponge après avoir refusé de céder aux intimidations du pouvoir.

D’une scène à l’autre, Aslam débusque tous les fantômes plus ou moins enturbannés de ce pays livré aux superstitions les plus archaïques, à la bigoterie et au fanatisme religieux, sous l’œil de l’imam Hafeez, un Père Fouettard oriental qui rêve de faire fermer le cinéma local, coupable de «montrer des images immorales, indécentes et impies». Reste, surgi des vapeurs de narghilés, le petit peuple pakistanais auquel Aslam tend une main complice, entre la maison de l’instituteur – amateur des très incorrects Contes de Canterbury – et l’officine du coiffeur qui bourdonne de potins, alors que la BBC annonce un mystérieux attentat contre le «général» – une information aussitôt censurée par la radio officielle. Mais il y a encore bien d’autres rumeurs qui intriguent cette lointaine bourgade où l’on vient de retrouver un sac postal égaré dix-neuf ans auparavant, à la suite d’un accident de chemin de fer. Pourquoi certains notables du coin ont-ils pris peur en apprenant cette nouvelle? Réponse dans ce thriller noyé de larmes, celles que la mousson fait pleuvoir sur une terre défigurée par la violence.

Après ce banc d’essai, Aslam a publié en Angleterre trois autres romans, déjà traduits au Seuil. La Cité des amants perdus, une parabole sur l’exil. La vaine attente, un tableau goyesque de la barbarie guerrière dans l’Afghanistan des talibans. Et Le Jardin de l’aveugle, qui vient de ressortir en poche, dans la collection Points/Seuil. Au cœur du récit, un homme mutilé et terriblement désenchanté, le vieux Rohan. Il va bientôt perdre la vue et, au lendemain du 11-Septembre, dans une petite ville pakistanaise, il s’efforce d’oublier les fracas de la guerre qui décapite cette partie du monde. Son seul réconfort, c’est son jardin, un éden provisoire où il songe souvent à sa femme, morte depuis deux décennies. Et s’il est amer, c’est aussi à cause de ce jour funeste où, kalachnikovs au poing, des miliciens fondamentalistes lui ont confisqué l’école qu’il avait fondée, un lieu de fraternité qui allait bientôt servir de repaire aux djihadistes.

«L’esprit de Rohan est une forêt engorgée de feuillage noir», écrit Aslam, qui raconte comment cet homme va se résoudre à voir partir loin de lui son fils Jeo et son frère de lait Mikal. Ils ont décidé de faire route vers Peshawar puis de traverser la frontière afghane. Pas pour en découdre mais pour secourir les musulmans victimes des frappes américaines. Aussitôt confrontés à un effroyable chaos, ils découvriront dans les deux camps la même sauvagerie et le même aveuglement, au nom d’une haine réciproque. Cette horreur, le romancier la transcrit en reporteur halluciné avant de suivre jusqu’au bout de l’enfer ces deux frères guidés par leurs idéaux – et fragilisés par l’amour de la même femme. Un récit de bruit et de fureur où Aslam s’escrime à conjurer les forces du Mal avec une écriture qui puise aux sources orientales pour en appeler à la sagesse et à la poésie, comme si le jardin de Rohan pouvait rester un fragment de paradis sur une terre brûlée.

«Le Jardin de l’aveugle», Points/Seuil, 502 p.

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Nadeem Aslam

Interview dans le «Guardian», 26 janvier 2013

«Tout ce que faisait le général Zia avant Noël 1979 était condamné par les Occidentaux. Dès qu’il est devenu l’allié des Etats-Unis dans la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, il est devenu un héros. L’esprit du djihad est né à ce moment-là»