Musique

Nadège Rochat joue avec les anges sur son Stradivarius

La jeune violoncelliste a reçu en juillet un Stradivarius de 1703 décoré ultérieurement en France. Elle raconte sa belle histoire avant son concert à Genève

Les contes de fées existent. Nadège Rochat en vit un depuis le 12 juillet dernier. Ce mardi-là, la jeune violoncelliste genevoise a en effet reçu un Stradivarius. Et non contente de pouvoir profiter de ce trésor prêté sans limitation de temps, elle bénéficie d’un instrument à l’histoire elle-même rare. Imaginez l’émotion… Mais rembobinons le fil d’une histoire sur laquelle les anges peints sur la table de son sublime «Ex Vatican» semblent avoir veillé depuis les origines.

Une famille imbibée de musique

La petite Nadège naît à Genève en 1991 dans une famille imbibée de musique. Ses grands-parents, déjà, sont des musiciens férus. André, ancien directeur de l’Hôpital de Genève, pratique d’abord le violon avant de passer à l’alto. Puis il crée l’«Academia d’archi», école dédiée aux instruments à cordes frottées. Son épouse joue de la contrebasse. Leurs enfants suivent la filière et le don se transmet.

Le papa de Nadège, Laurent, enseigne l’alto. Sa mère, Dominique, est violoniste. Et ses deux tantes, violoncelliste et flûtiste, complètent une jolie galerie de portraits de famille. C’est sa tante qui l’initie dès l’âge de 4 ans au violoncelle. La passion s’installe, et ne faiblit plus. D’autant que ses cinq frères et sœurs sont aussi tombés dans les cordes. Mathias (22 ans) est altiste, Clelia (19) est harpiste en études de psychologie, Pablo (12) travaille le piano, Armand (8) joue à saute-instruments (piano, violon, alto) et Valentin (7) étudie le violoncelle. Ouf, quelle lignée!

Elle s’oriente vite vers l’étranger

Le choix s’impose de lui-même. «Aussi naturellement que de respirer. Il était logique, disons même inévitable, que je devienne musicienne. Pourtant, mes parents qui connaissaient aussi les inconvénients du métier, ne m’ont jamais poussée sur la voie professionnelle.»

Ses études entamées à Genève s’orientent vite vers l’étranger. Elle étudie aussi à Cologne et Londres. Et des master class avec Anner Bylsma, Heinrich Schiff, Wolfgang Emanuel Schmidt et Colin Carr enrichissent son expérience musicale. Nadège Rochat joue rapidement sur scène avant de passer son master à Londres l’an dernier. Et elle compte déjà trois enregistrements à son actif. A 25 ans, on peut parler d’un parcours exemplaire. Mais le plus fou, c’est sa dernière rencontre. Avec l’«Ex Vatican» qu’elle espère bien garder pour toujours. Comment s’est déroulé ce rêve?

Comment se déroule un rêve

«Cela faisait longtemps que je cherchais un bon instrument. J’en ai essayé une cinquantaine, dont de très prestigieux, à des prix exorbitants. Mais je n’ai pas ressenti ce coup de foudre qui vous fait savoir que là, oui, c’est lui. J’en parle comme d’un amoureux, c’est drôle, mais c’est de cet ordre-là, au fond. J’ai fini par abandonner.»

Et puis un jour, un message sur son compte Facebook. «C’était un Mexicain qui cherchait quelqu’un pour jouer sur un Stradivarius appartenant à l’Académie des arts de Mexico.» N’y croyant pas trop, la jeune femme se rend quelque temps après à un rendez-vous à Naples, où son interlocuteur doit se rendre. «Evidemment, quand il l’a sorti de sa boîte, j’ai été éblouie par les décorations de l’instrument. Les anges, la frise et le petit nœud de la table, la fleur de lys de la tête et les traces de dorures sur la volute ainsi que les armoiries sans doute du Vatican avec les deux dauphins, au dos du violoncelle, m’ont fascinée. Mais en plus, dès les premières notes, j’ai eu ce tremblement au cœur qui ne trompe pas. Et je l’ai immédiatement trouvé très facile à jouer alors qu’on m’avait avertie du contraire.»

Ce Stradivarius correspond à sa voix intérieure

Le caractère de ce Stradivarius lui plaît instantanément. «Il correspond à ma voix intérieure et me permet de m’exprimer comme je le souhaite. Très malléable de jeu, il a un son pur mais avec beaucoup de caractère. Sa sonorité est extrêmement ouverte dans les aigus et généreuse dans les graves. Sa puissance est étonnante de la part d’un instrument qui semble avoir été réalisé avec une ancienne viole de gambe d’Amati. Il me fait penser au timbre, au grain et aux caractéristiques artistiques de Maria Callas.»

Quant à l’histoire de cette rareté ornementée, elle est, elle aussi incroyable. «Il y a des mystères dans sa très longue vie.» Depuis sa facture en 1703 pour le Vatican, qui l’avait commandé pour les messes et célébrations à la chapelle Sixtine, le violoncelle y reste deux siècles. Puis il part aux Etats-Unis et on n’entend plus parler de lui en Europe. Il a probablement été utilisé dans différents orchestres américains avant d’être racheté par le compositeur Philip Glass pour sa compagne Wendy Sutter, qui a d’ailleurs réalisé un enregistrement de ses œuvres. Les décorations ont sans doute été peintes en France dans les années 1800. Aujourd’hui, Nadège Rochat se trouve être le nouveau maillon d’une chaîne historique. Une grosse responsabilité, et des peurs nouvelles pour elle.

Je ne peux jamais le perdre de vue

«Je me sens le devoir de faire vivre et chanter l’«Ex Vatican», de le choyer et de le transmettre dans son meilleur état aux générations suivantes. Mais depuis deux mois, je ne suis plus tranquille. Je ne peux jamais le perdre de vue, ce qui n’est pas toujours évident en déplacement. Mais pour un tel joyau, je me sens prête à tout…»


Conservatoire de Genève, mardi 4 octobre à 20h, avec le Quatuor Girard dans des œuvres de Boccherini et Schubert.
Rens. + 41 22 809 15 20 www.caecilia.ch


Profil

1991: Naissance, le 4 janvier, à Genève

2010: Débuts au Konzerthaus de Berlin

2012: Carnegie Hall de New York, 1er CD (Lalo/Milhaud)

2014: Musikverein de Vienne

2015: May Muckle Cello Prize de la Royal Academy of Music de Londres

2016: 4 octobre, concert avec le quatuor Girard au Conservatoire de Genève

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