Une petite plage en hiver, entre Genève et Nyon. Le lac se répand, s’étale, sous un brouillard de cinéma. Sur les bâches qui recouvrent les bateaux du port, de la neige qui fond. Sur les rochers de la jetée, de la glace. Un homme en caleçon et bonnet de bain blancs ajuste ses lunettes de natation et entre d’un pas décidé dans les eaux cristallines. A quelques mètres, une nuée de poules d’eau effarouchées s’envolent dans un puissant crépitement d’ailes. L’eau à mi-cuisse, l’homme gicle abondamment le haut de son corps, avant de se plonger tout entier dans le lac. Une minute et demie en crawl, puis autant sur le dos. Visuellement, rien d’impressionnant, si l’on oublie que l’eau est à 6 degrés, et l’air à 3. Le nageur sort, rejoint sa serviette, puis se rhabille méthodiquement. Sa voiture est garée à deux pas. A l’intérieur, le chauffage tourne à fond.

Le meilleur moment, c’est en sortant de l’eau. On ressent un bien-être indescriptible, et le sentiment d’avoir dompté la nature. C’est une fois que je suis rhabillé qu’en général, je deviens tout rouge, et je me mets à trembler. Mais c’est normal, il ne faut pas s’inquiéter! Ma règle d’or, pour éviter l’hypothermie, c’est de ne jamais nager plus de temps qu’il n’y a de degrés dans l’eau. Avec le lac à 6, je ne reste pas plus de 5 minutes. Je fais ça tout l’hiver, deux fois par jour, à 10h et à 15h, quelle que soit la météo. Le lac, lui, n’est jamais plus froid que 3,5 degrés. Le plus pénible, c’est le vent, et les vagues qui demandent plus d’efforts. Alors je change de plage selon la direction du vent. Plus on s’éloigne de Genève, moins on est exposé à la bise.

»Je ne suis de loin pas le seul à faire ça! Selon où, je croise des habitués. A Saint-Prex, je connais deux dames de plus de 70 ans qui nagent tout l’hiver! Curieusement, c’est plutôt une activité de retraité, parce qu’il faut du temps. Et peut-être parce qu’avec l’âge, on sent moins le froid.

»Moi, j’ai 65 ans. Avant la retraite, j’étais économiste à l’ONU, «speach­writer», c’est-à-dire que j’écrivais des discours. Je suis originaire de Saint-Domingue. Et depuis 38 ans en Suisse. Croyez-le ou non, il m’a fallu trois ans avant de réussir à mettre les pieds dans le lac en été, tellement je le trouvais froid. Mais il n’y a aucun autre endroit au monde où l’on jouit du confort d’avoir un si beau lac et une telle variété de plages à proximité. J’étais tellement fier l’année où, à mi-octobre, je me baignais encore! Les années passant, j’ai repoussé mes limites jusqu’au solstice d’hiver, puis j’ai décidé de ne plus m’arrêter. C’est sans aucun doute bénéfique pour le corps et pour la tête. On se sent détendu pendant au moins 2 heures. Quand je rentre chez moi, je bois un potage – c’est la seule chose qui réchauffe vraiment, même une heure de douche chaude ne sert à rien –, je déjeune tôt, je fais une sieste comme tout Latino-Américain qui se respecte, j’écris un moment, je retourne nager. J’ai l’air d’avoir 20 ans de moins que mon âge? Ah, mais ça, c’est parce que j’ai toujours fait en sorte, dans ma carrière, d’éviter les responsabilités de personnel ou d’argent. C’est ça le plus usant!