De grands yeux bleus voilés par l'inquiétude. Appuyée à la balustrade qui surplombe la salle, Claire Lasne admire ses protégés en action, le cœur patraque comme elle l'avouera plus tard. Fille des tréteaux et de la littérature, la jeune femme s'est fait un nom en France. Ses airs de fêtes, elle les libère sous chapiteau, à Poitiers où elle a sa troupe. Depuis dix ans, elle monte une à une les pièces de Tchekhov. Quand Yves Beaunesne, directeur de la Manufacture, lui a proposé d'attaquer La Mouette avec les élèves, elle a beaucoup hésité. «J'ai souvent animé des stages dans de grandes écoles en France. J'ai aussi beaucoup dit «non». Parce que c'est trop fusionnel. Là, ça n'a pas raté: ça a été très fusionnel.»

Deux mois durant, les étudiants de deuxième année ont répété à Poitiers. Avec un impératif: qu'ils assument leur liberté. «Ils ont tout choisi, explique Claire Lasne. Leurs personnages, le traitement de la matière. Je n'avais qu'une exigence: ils devaient travailler jusqu'à se dépasser. Là, j'ai été soufflée: je n'ai jamais vu un groupe aussi doué dans l'art d'inventer des chemins imaginaires. Pas un fainéant. Pas besoin de demander le silence pour se faire entendre comme avec les professionnels. Ce spectacle, c'est le leur. Ils en sont fiers. Je n'aurais jamais monté La Mouette ainsi. C'est pour cette raison que je l'adore.»