Le Temps: Il y a, dans le répertoire que vous avez choisi pour votre ouvrage, toutes sortes de styles de chansons, du reggae à l’air d’opéra. Qu’est-ce donc une chanson?

Bertrand Dicale: C’est très simple au premier abord: une chanson c’est un texte chanté sur de la musique. Je considère le «Va pensiero» de Verdi comme une chanson, même si techniquement on le définit en tant qu’air d’opéra. Tout simplement parce qu’une chanson a cela comme trait distinctif qu’on peut la chanter aisément. Le «Va pensiero» en fait partie. Il y a des chansons, a contrario, qu’on ne peut pas considérer vraiment comme telles. Prenez «Osez Joséphine» d’Alain Bashung: si vous essayez de la chanter, vous vous rendrez très vite compte qu’il est quasiment impossible de suivre le texte sur la musique. Les mélodies instrumentales occupent le rôle principal et sont très éloignées des mélodies vocales.

– Vous soutenez que la musique interagit avec l’histoire. Que voulez-vous dire précisément?

– Il arrive que les chansons ne soient pas uniquement des témoins de leur époque mais des facteurs de changement, au même titre qu’un homme politique ou un événement majeur. Les chansons ont une capacité de mobiliser des énergies, d’annoncer des idées. Elles sont parfois en avance sur leur temps, elles préfigurent des évolutions dans la société.

– L’histoire en compte beaucoup?

– Non, ce n’est qu’une partie infime de la production occidentale et à des époques précises. Durant les années 60, par exemple, dans le domaine des mœurs, les chansons ont plus d’impact qu’elles n’en ont maintenant. Aujourd’hui il n’y en a pas une seule qui appelle à une évolution des pensées dans la société. En revanche, il y a 50 ans, dans des domaines comme la sexualité ou la libération culturelle, elles ont eu un poids fondamental.

– Comment est née l’idée de cet ouvrage? Y a-t-il eu une chanson qui a tout déclenché?

– Non. Disons que je suis depuis longtemps fasciné par la culture populaire. Et j’ai toujours été passablement surpris par le fait qu’il n’est pas compliqué de tout savoir sur la vie de Victor Hugo, de Marcel Proust ou du peintre David. Par contre, cela devient autrement plus difficile dès lors qu’on se penche sur la culture populaire. Heureusement, des chercheurs, des éditeurs et certains médias s’intéressent enfin à ce domaine et à son histoire.

– S’il fallait isoler des cas significatifs de chansons qui ont fait l’histoire, quels exemples choisiriez-vous?

– J’ai grandi dans une famille qui était à gauche, «La Marseillaise» m’a toujours intrigué. C’est le cas éclatant d’une chanson en osmose avec un fait politique capital. Il y a d’autres exemples, dont un, formidable: «Les Divorcés» de Michel Delpech. Cette chanson annonce quelque chose de novateur en 1973, quand elle paraît: l’histoire d’un mari qui dit à sa femme de poursuivre sa vie sans lui et de faire d’autres enfants. Delpech développe l’idée d’un divorce où les gens ne se haïssent pas mais se recomposent ailleurs. A l’époque, cette notion de famille recomposée n’existait pas. Et il n’y avait pas non plus en France le divorce par consentement mutuel. Or, il apparaît quelque temps après la chanson.

– Avez-vous rencontré des exemples de chansons sous-évaluées à leur époque et qui se sont par la suite révélées comme des moteurs de l’histoire?

– Bien sûr. Il y a un cas récent qui est celui de «Wannabe» des Spice Girls. Quand cette chanson est sortie en 1996, je n’ai pas vu, comme beaucoup de gens à l’époque, ce qu’elles annonçaient. Aujourd’hui, vous prenez des filles à la terrasse d’un bistrot, c’est les Spice Girls d’il y a quinze ans. Elles s’habillent comme elles veulent: les unes en jeans et baskets, les autres en bourgeoises, les autres encore très sexy. Elles sont à la fois écervelées, romantiques, futiles et dans une sorte de cynisme fondé sur la liberté sexuelle, sur la liberté de choix, sur une solidarité féminine extrêmement forte. Si on regarde les Spice Girl, qu’est-ce qu’on observe? Des filles qui ont 20 ou 30 ans aujourd’hui. Voilà un groupe qui a annoncé avec 15 ans d’avance ce qu’allaient devenir les filles occidentales.

– Comment ce genre de codes novateurs sont-ils adoptés par les masses?

– La mécanique varie. Il y a une constante néanmoins: une chanson qui ne connaît pas un succès commercial n’a aucune chance d’influencer la société. A ma connaissance, il y a une seule exception à cette règle, c’est «Strange Fruit» de Billie Holiday. Elle constitue un acte musical d’avant-garde et un geste extraordinaire de militantisme. C’est une chanson qui n’a pas connu un grand succès en son temps mais qui est considérée, rétrospectivement, comme un point de départ du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis.

– Le dernier morceau que vous avez retenu, c’est «Clandestino», de Manu Chao. Faut-il conclure que, depuis 1998, il n’y a plus eu d’autre chansons-manifestes?

– C’est qu’on ne peut pas encore faire le tri de ce qui a suivi et ce sera possible quand la mémoire sera sédimentée. Après Manu Chao, il y a eu Abd al Malick et d’autres artistes qui ont transmis un message, mais le caractère historique de leur musique n’est pas encore arrêté.