«La joie, la lumière, le bonheur: ce sont les thèmes qui sous-tendent mon nouvel album, River.» Le casque sur les oreilles, les tresses encadrant son sourire, Muthoni Ndonga nous parle par écrans interposés depuis Nairobi. Chanteuse, rappeuse, percussionniste, cette femme de caractère a pour la troisième fois collaboré avec deux producteurs de hip-hop neuchâtelois, Greg «GR!» Escoffey et Jean «Hook» Geissbuhler, sous son nom d’artiste, Muthoni Drummer Queen.

L’histoire a commencé il y a près de dix ans: le DJ suisse Cortega, alors résident de la capitale kényane, fait les présentations et convainc la jeune artiste de prendre l’avion et de poser ses valises en plein hiver sur les contreforts du Jura. Il s’agit alors d’une simple expérience: créer des ponts en quelques pistes entre le hip-hop made in Romandie et son pendant d’Afrique de l’Est. Avant d’être rappeuse, Muthoni a aussi été chanteuse et percussionniste. Formée à l’école des chorales, elle sait imprimer à sa voix des accents soul. Malgré le choc culturel, malgré les difficultés de communication, c’est finalement un album entier – MDQ – qui sort du studio neuchâtelois en 2013, album salué par les instances musicales helvétiques: le Prix Demotape Clinic, puis un passage remarqué au Paléo en 2015. Un remix dans lequel apparaît Wyclef Jean des Fugees contribue aussi à asseoir le succès du groupe.

Tournée à l’automne 2022

Quatre ans plus tard, rebelote avec SHE, entièrement dédié aux femmes; Muthoni Drummer Queen profite également de la mise en avant du titre Suzie Noma, qui est choisi par la réalisatrice Wanuri Kahiu pour figurer sur la bande-son de son film Rafiki, une plongée au sein de la communauté LGBTQI+. Le combo joue au Montreux Jazz Festival en 2017. Le show scénique est implacable, les deux producteurs suisses, masqués, encadrant la chanteuse aux côtés de deux choristes et deux danseuses. En 2019, il enchaîne plus de 50 dates en Europe et quelques-unes en Afrique. 2020: le rideau covid tombe alors que ce projet atypique est en plein essor. Fin 2021, c’est sous le nom de code River que les trois complices balancent leur nouvel opus, en attendant une nouvelle tournée, sagement prévue en automne 2022.

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Un drôle de navire musical, à mi-chemin entre deux continents, avec des morceaux de rap pur et dur, des chansons soul, des sons expérimentaux ou mainstream comme le titre Love Potion enregistré avec les maestros de la musique kényane, Sauti Sol. «Il y a parfois des gros «clashs culturels» dans nos façons respectives de concevoir la musique. Cela nous a permis de dépasser nos préjugés, de nous ouvrir musicalement. Muthoni nous a beaucoup bousculés et vice versa», explique GR! dans le froid neuchâtelois. A quoi la chanteuse répond: «Hook et GR! me challengent beaucoup. Ils m’obligent à être plus vive, plus pertinente. J’ai envie de laisser cette histoire continuer de se dérouler.» Au fil des morceaux, on sent cette confiance opérer, comme un trait d’union vivant, et avec elle, l’émergence toujours plus puissante d’une femme africaine forte, artiste et entrepreneuse.

Entrepreneuse culturelle et influenceuse

Car Muthoni Ndonga n’est pas «qu’une» chanteuse. Loin de là. En quelques années, elle s’est imposée comme une entrepreneuse culturelle et une influenceuse qui, petit à petit, transforme l’industrie musicale kényane. «Quand j’ai commencé à faire de la musique, il n’y avait aucune structure au Kenya. Pas de streaming, le piratage était érigé en système et les possibilités de jouer en live très réduites. C’est ce manque qui m’a donné envie de m’investir. Et puis, j’ai toujours chanté et je me suis dit que c’était cool de m’investir dans ce secteur. Heureusement que je ne savais pas dans quoi je m’engageais et le travail énorme que cela allait me demander», résume la jeune femme.

Son premier coup d’éclat fut de lancer en 2008 un festival, Blankets & Wine, dédié à la scène alternative. Aujourd’hui, Muthoni Ndonga est à la tête de deux entreprises et d’une dizaine d’employés. L’une gère ses festivals, Blankets & Wine ainsi que le petit dernier, Africa Nouveau, qui met en scène créateurs musicaux, mais aussi chefs et designers de mode – de quoi confirmer que Nairobi est un des hubs culturels les plus en vue du continent. Quant à son autre structure, elle chapeaute un incubateur de talents, perFORM, créé il y a trois ans, qui se consacre à la formation et à l’encadrement d’artistes émergents.

Microcosme en pleine ébullition

Le credo commun des trois complices: faire émerger une musique kényane qui sort des sentiers battus, une approche qui, selon la chanteuse «privilégie une narration plus inclusive». «Les morceaux de Muthoni Drummer Queen n’existent pas juste pour exister. Ce sont des chansons avec un concept, un thème. Et c’est au sein de ces chansons que nous amenons des couleurs différentes», résume quant à lui GR!.

Bonne nouvelle: cette connexion pourrait bien se développer: GR! et Hook se sont rendus plusieurs fois à Nairobi, dont ils adorent l’effervescence créative. En février, Hook songe à s’installer six semaines sur place pour mieux s’immerger dans ce microcosme musical en pleine ébullition. Alors, qui sait? GR! et Hook seront peut-être les nouveaux alchimistes et passeurs du boom kényan. Affaire à suivre.

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Muthoni Drummer Queen, «River» (Yotanka Records).