Qui ne connaît les travaux d'Adolphe Alphand, l'ingénieur qui participa à la rénovation engagée par le baron Haussmann? On lui doit les grands aménagements des Champs-Elysées, les parcs Monceau et Montsouris, celui des Buttes-Chaumont, le bois de Boulogne, celui de Vincennes... Or voici que Paris salue la naissance du dernier-né de ses grands parcs publics. Pour les habitants du quartier, c'est le jardin de la cour du Maroc mais les officiels ont préféré le rebaptiser «parc des jardins d'Eole». Allusion au train du même nom qui passe non loin. Quel nom l'emportera?

Or ce jardin, aux confins des XVIIIe et XIXe arrondissements, a été dessiné à Genève, dans les bureaux d'ADR architectes. Le concours dont il résulte a été gagné par une équipe conduite par le Français Michel Corajoud et le Suisse Georges Descombes, l'un et l'autre figures de proue de l'architecture du paysage européenne. Enfin, l'artiste Carmen Perrin y a réalisé une œuvre monumentale et légère, un mur claustra de plus de 100 mètres, en briques rouges et corniche grise, qui joue infiniment avec la lumière. La population s'est immédiatement emparée de cet ouvrage important, à ranger parmi les espaces publics dont l'écriture architecturale et paysagère marque l'évolution de la capitale en direction du XXIe siècle.

Jusqu'en 2004, ce morceau de Paris de 4,2 hectares, situé sur la rive droite, entre la butte Montmartre et les buttes Chaumont, se présentait comme un terrain vague interminable, traversé de rails, bordé de halles, d'entrepôts, d'ateliers abandonnés. Pour la population composée en majorité d'immigrés particulièrement défavorisés, cette friche industrielle constituait l'espace de respiration indispensable; toutes sortes d'activités s'y étaient spontanément développées, qui se retrouvent désormais dans le dessin du nouveau jardin. De même, les auteurs ont maintenu et exploitent le caractère fondamentalement longiligne de cette friche parcourue autrefois de sillons, ensuite remplacés par les faisceaux de rails.

Le nouveau jardin se développe par strates successives, paliers légers, longues terrasses. Quelques mouvements perpendiculaires, accentués juste ce qu'il faut, signifient les passages, les liaisons, désignent les perspectives. Côté quartier, une allée ombragée, un jardin partagé, un théâtre de guignol. A l'opposé, le long mur claustra rouge séparant le jardin du domaine ferroviaire qu'il laisse malicieusement deviner par transparence. Une longue passerelle court par-dessus le mur; elle permet d'embrasser l'ensemble du paysage et rétablit ainsi l'unité du parc et des voies. Elle se poursuit par une coursive jouxtant les terrains de sport qui offre le grand spectacle du panorama parisien.

Entre le jardin et la rue, la transition est amenée en douceur. Une vaste esplanade plantée de grands arbres, avec buvette, bancs, fontaines, bordée d'un quai de bois équipé de tables, reste ouverte en permanence, à la différence des autres parcs parisiens. Un canal dissuade ensuite ceux qui seraient tentés de se glisser dans la partie fermée une fois la nuit tombée. Au-delà se déploient le jardin de gravier planté puis l'immense prairie réclamée par les usagers, fleurie d'un côté, en pelouse de l'autre. Régulièrement des allées, de longues banquettes, des points d'eau. Un tracé calme animé par la géométrie des marches d'escalier, les jeux de murets et de haies, les plantations d'arbres en coulisses. Et partout une variété, une abondance végétale particulièrement dense dans la partie supérieure. Un seul luxe dans cet ouvrage précis et généreux, réalisé avec des moyens simples: la tranquillité.