Art, mode et revendications identitaires positives dessinent le kaléidoscope inspiré d’un continent trop souvent associé visuellement aux crises, aux violences et aux famines. Prenez la photographe foisonnante d’inventivité Namsa Leuba. Entre mode, mythes traditionnels revisités et identités fluides en écho à l’histoire de l’art, elle vient de présenter Regards croisés dans le cadre de l’exposition Fluidités au Musée des beaux-arts du Locle (MBAL). Reconnue à l’international (séries Ya Kala Ben à Conakry, Inyakanyaka à Johannesburg, NGL à Lagos), elle déconstruit et refigure l’exotisme. Cela au prisme d’un imaginaire occidental hégémonique mis en question.

Aux yeux de Nathalie Herschdorfer, directrice de l’institution neuchâteloise, Namsa Leuba «part souvent de la figure archétypale de l’ailleurs au sein d’un travail postcolonial. Dans le sens où il ouvre des mythes à de nouvelles fictions que l’artiste invente.» En témoigne la série Tonköma. Et ses compositions totémiques en forme de tableaux vivants veinés d’ethno et lignes graphiques shootés sur les toits de Johannesburg. Ils confrontent la figure diabolique et forestière du Nyamou guinéen évoluant sur échasses et portant un masque avec un modèle affichant une marque de mode mise sur les rails du développement durable par Bono.

Identités refigurées

Mais aux cimaises, c’est la série Ilusions réalisée à Tahiti sur deux ans, à partir des toiles de Gauguin, qui harponne le regard. «En abordant les identités plurielles de genres au sein des communautés LGBTQI + et de la culture polynésienne, j’ai été fascinée par le fauvisme d’un Gauguin, sa palette de couleurs», dit la photographe. Certains sujets portraiturés rapatrient ainsi la peau bleue des Na’vi d’Avatar et le kitsch sculptural iconique cher au tandem plasticien français Pierre et Gilles. Namsa Leuba interroge le mythe de la Vahiné en faisant poser Mahu et RaeRae. Les Mahu sont des hommes et se considèrent comme des hommes, ils ont toute la virilité d’un homme et toute la sensibilité d’une femme, ils sont efféminés; les Raerea se considèrent comme des femmes, elles sont transgenres.

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Les vertus de la métamorphose, l’acception identitaire et esthétique d’un corps transformé sont au cœur d’un jeu fait de détachement et de fusion avec la Nature. «Namsa Leuba invite à réfléchir aux stéréotypes véhiculés par l’histoire de la peinture. Le personnage représenté ne correspond en rien à ce qui est attendu dans l’histoire de la photographie ayant poursuivi celle de la peinture. Qui est aussi un regard colonial patriarcal porté sur le corps des femmes», souligne Nathalie Herschdorfer. Les images rappellent que Gauguin n’aura eu de cesse de retrouver une forme de pureté polynésienne, une essence qui précéderait l’empreinte occidentale moderne. Quitte à ce que cet hymne rousseauiste à l’état de nature soit taxé de révolutionnaire… et colonisateur.

Redéploiement imagé

Née en Suisse en 1979, la photographe multiprimée et «artiviste» Flurina Rothenberger a grandi dans un environnement rural à Zuénoula, en Côte d’Ivoire, flanquée de parents ayant fortement imprimé au plus profond d’elle «le respect absolu de la tradition». Son parcours la voit mettre en images le continent africain et y multiplier les projets participatifs.

Dédié aux enfants, le couloir de L’Appartement, à Vevey, accueille un florilège de photos faites en Côte d’Ivoire par l’artiste notamment. La sélection en a été réalisée par des bambins de 5 à 10 ans. Leurs propos reproduits argumentent les choix des images appréciées ou rejetées. «L’enfant possède un rapport direct, émotionnel, suggestif et narratif aux tirages. D’où le fait qu’il n’existe guère un insatiable désir de donner du sens, argumentation marquant si fort l’âge adulte. Il s’agit ici de visiter d’autres opinions et perceptions sur le médium photo. Aujourd’hui, ce médium peut aussi bien documenter qu’inventer», explique l’artiste.

Magazine «indisciplinaire»

Au mur, des montages photo évoquent autant le geste d’avant-gardes russes du début du siècle dernier que les compositions tableaux du photographe étasunien David LaChapelle. Au sol essaiment des sources iconiques et écrites qui se tuilent. Les salles consacrées au participatif The Nice Magazine emblématisent toute la démarche fédératrice et butineuse de la quadragénaire. La publication est en effet conçue et créée en collaboration avec des talents émergents locaux. La publication naît en 2016 à Pemba (Mozambique), pour se poursuivre à Abidjan (Côte d’Ivoire) deux ans plus tard. Le dernier numéro agrège réalités et histoires (journaux intimes, photos de mode et documentaires…) autour d’un township à l’est de la capitale sud-africaine, Katlehong. Un autre est prévu mais «la perte d’un sponsor diffère sa sortie et je cherche aussi à en tirer un modeste salaire», relève l’artiste.

Unique dans ses dimensions non hiérarchisées et multidisciplinaires, ce projet est porté par l’association Klaym cofondée par Flurina Rothenberger. Elle offre aux jeunes artistes africains locaux des ateliers de formation associant photographie, écriture, sérigraphie, graphisme, blogs et films. Cette dimension associant formation, transmission des savoirs et pratiques est aujourd’hui «le principal intérêt de ma pratique», souligne la photographe.

Le Burkina de Pathé’O

Le travail éditorial de l’énergique artiste dialogue souvent avec le social, l’histoire et le politique. En témoigne le Salon de L’Appartement, dévolu à l’historique styliste ivoiro-burkinabé né en 1950, Pathé’O. Flurina Rothenberger lui consacre une remarquable autobiographie qui est aussi une histoire du textile et de la mode en Afrique de l’Ouest, à paraître en juillet (Ed. Patrick Frey). Elle en signe l’iconographie aux côtés de Ben Idriss Zoungrana, journaliste et doyen des photographes burkinabés, dont elle cherche à préserver l’immense archive.

D’abord petit tailleur autodidacte de son quartier, Pathé’O deviendra le symbole de la success story de mode africaine. Il habillera les leaders sud-africain Nelson Mandela et rwandais Paul Kagame. «C’est un humble activiste pour lequel l’habit est un reflet identitaire insufflant sa dignité à la personne qui le porte, notables ou peuple anonyme. C’est aussi un moteur de l’économie continentale», s’enthousiasme la Suissesse. Pour mémoire, le couturier est abordé par Thomas Sankara deux mois avant son assassinat. Le «Che africain» espère de lui une variante contemporaine de l’habit traditionnel «faso dan fani» – le «pagne tissé de la patrie» en bamana. «Faire du vêtement un symbole de révolte faisait aussi partie de son programme pour favoriser le développement agricole», en fournissant «du travail aux paysans qui cultivent le coton», souligne Pathé’O dans l’ouvrage de Flurina Rothenberger.

Etranges personnages

Deux salles accueillent enfin les photos toujours voulues collaboratives de l’artiste. Elles sont sagement accrochées en miroir de paravents noirs découpés de formes arrondies dus à Monika Schori comme autant de dispositifs visuels redistribuant les perspectives. Dans un village du Nord ivoirien, la femme d’images met en scène une cultivatrice portant une robe Pathé’O «aux motifs inspirés des paysages», et à la tête ceinte de fleurs de coton. Soit un «masque» imaginé par le compagnon sculpteur de la photographe, tel le maillage de pensées. Elle immortalise également les maquis ou petits restaurants à Korhogo (Côte d’Ivoire). D’une scène documentaire dévoilant un couple et leur bébé en ombres chinoises, émane une atmosphère fantastique due à un simple néon bleuté.

Les pratiques et travaux de Namsa Leuba et Flurina Rothenberger aux parcours déjà riches et variés se retrouvent au plus vif d’un geste volontiers partageur et transdisciplinaire. Le leitmotiv de Gauguin, «l’artiste doit être libre, ou il n’est pas artiste» est naturellement au cœur de leurs démarches.


A lire

Namsa Leuba, «Crossed Looks», Damiani Editore, en anglais, 180 pages.

A voir

«Flurina Rothenberger & collaborations», L’Appartement, Espace Images Vevey, jusqu’au 1er mai.