Grande interview

Nana Mouskouri: «La scène, c’est toute ma vie»

Installée à Genève depuis plus de cinquante ans, la chanteuse grecque sort dans quelques semaines son 134e album. A 83 ans, elle regarde toujours le monde avec les yeux d’une petite fille qui a connu la guerre et a toujours cherché à véhiculer un message de paix et de tolérance

On a beaucoup parlé, dans la déferlante d’hommages qui a suivi la mort de Johnny Hallyday, des 110 millions d’albums écoulés par le rockeur rescapé des yé-yé. Nana Mouskouri, elle, a vendu entre trois et quatre fois plus de disques! Démarrée à la fin des années 1950 lorsqu’elle remporte le premier prix du Festival de la chanson grecque, sa carrière l’a vue parcourir le monde entier depuis Genève, où elle s’est installée en 1964. A 83 ans, voilà qu’elle s’apprête à sortir un nouveau disque de reprises, et à repartir sur la route pour une série de concerts de prestige.

Le Temps: Vous publiez début février «Forever Young», votre 134e album, le 42e en français! Qu’est-ce qui vous a donné envie, après avoir vendu quelque 350 millions de disques, de repartir en studio?

Nana Mouskouri: C’est ma maison de disques qui donne ce chiffre. Vous savez, ils exagèrent, je n’ai peut-être vendu que 250 ou 300 millions d’albums… Mais bon, c’est vrai que ma carrière a commencé il y a très longtemps, avec quelques premiers 45 tours en Grèce au tout début des années 1960. Pour ce nouvel album, j’ai eu envie de reprendre des chansons que je n’avais jamais chantées, des grands succès de ces soixante dernières années.

«Forever Young» est un morceau de Bob Dylan écrit à la naissance de son fils. Il parle de l’importance de rechercher la vérité et de ne jamais perdre la sagesse de la jeunesse. Je reprends aussi «In the Ghetto», d’Elvis, que j’ai toujours voulu interpréter, ou «Lili Marlene», de Marlene Dietrich, qui me rappelle que je suis une enfant de la guerre. Et j’ai aussi souhaité chanter une chanson d’Amy Winehouse, «Love Is a Losing Game». C’est une artiste que j’ai adorée, qui me rappelait des chanteuses de jazz comme Billie Holiday. Elle avait cette originalité, et beaucoup d’âme quand elle chantait.

Vous avez toujours chanté en plusieurs langues, notamment en allemand dès le tout début de votre carrière. Y a-t-il de grandes différences entre les langues? Est-il par exemple plus difficile de chanter en allemand qu’en anglais?

L’allemand est en effet plus difficile, mais c’est aussi, comme vous le dites, la langue qui est entrée le plus tôt dans ma vie et m’a offert mes premiers grands succès. Comme j’avais connu les Allemands en tant qu’ennemis lorsqu’ils occupaient la Grèce durant la Deuxième Guerre mondiale, il me fallait apprendre à connaître ce pays afin de trouver la paix. En Allemagne, j’ai trouvé des amis, j’ai vu que les jeunes souffraient aussi, qu’ils n’avaient pas choisi la guerre. J’ai toujours essayé de rentrer dans le cœur des gens, car ma tendance est de me faire des amis. Et pour cela, il faut apprendre la langue du pays.

J’ai appris toutes les langues que je chante en plus du grec: l’espagnol, l’anglais, le français, l’allemand et l’italien. J’aime les langues, car j’aime beaucoup les sons. J’ai ainsi souvent chanté les chansons les plus populaires des pays que je visitais. Quand je suis arrivée au Canada, j’ai appris mes premières chansons avec Leonard Cohen. C’est lui, ensuite, qui m’a présenté Bob Dylan, dont j’ai chanté «Farewell Angelina», qui est devenu «Adieu Angelina».

A une époque où le repli sur soi prime souvent sur l’ouverture, mélanger les langues comme vous le faites encore sur «Forever Young» semble diffuser un message de tolérance, de respect et de paix…

C’est exactement ça! Quand j’étais petite, pendant la guerre, on entendait souvent qu’untel ou untel avait fui la Grèce pour la Suisse. Pour les jeunes Athéniens, la Suisse était un endroit qui ne faisait pas la guerre, un nid de paix. Quand je suis en Suisse, je me sens en sécurité. C’est un pays démocratique, juste. J’ai quitté la Grèce pour trouver la paix, et à travers mes chansons, j’ai pu voyager et me faire des amis. Je ne chante ni pour les riches, ni pour les pauvres; je chante pour tout le monde, on est tous humains.

Comme vous avez toujours entremêlé les langues, vous n’avez jamais choisi de genre musical, passant du jazz à la chanson, de la pop au lyrique. En 1969, vous faites même la première partie de Led Zeppelin à l’Olympia, ce qui aujourd’hui semblerait incongru…

A cette époque, tout se mélangeait, tout le monde avait sa place. J’aimais aussi beaucoup la country, qui racontait des histoires simples, des histoires de la vie. J’ai fait dans la pop et le folk ce que Maria Callas a fait dans le classique: passer d’un style à l’autre. Pour moi, la musique n’a pas de frontières. La seule frontière, c’est le respect.

Une chanson permet-elle de faire passer un message?

Oui, mais je n’ai jamais essayé de convaincre les gens à travers une chanson. Ma vérité n’est pas forcément la vérité des autres. Je m’adresse aux gens, il y a ceux qui veulent me comprendre et ceux qui ne le veulent pas.

Vous avez passé cinq ans au Parlement européen, entre 1994 et 1999. Pourquoi cet engagement politique?

Un ami m’a demandé de rejoindre le parti qu’il dirigerait [Nouvelle Démocratie, ndlr]. Je lui ai dit que j’étais chanteuse et que je ne faisais pas de politique. Mais il m’a convaincue que je pouvais aider mon pays, et comme il m’avait placée dans une position éligible sur sa liste, je me suis dit que si je n’acceptais pas, les gens allaient lui reprocher d’avoir été abandonné par sa chanteuse. Et je n’avais pas envie de lui faire du tort. Durant cette période, je ne chantais plus que le week-end et durant les vacances. Mais j’ai essayé, au Parlement, de me pencher sur les problèmes liés à la musique et à la culture.

Un des rapports dont je suis le plus fière est justement lié aux langues. Ils voulaient n’avoir qu’une langue principale, et je trouvais que ce n’était pas juste, que personne ne devait perdre sa langue; c’est une question d’identité et de respect pour son pays. Je me suis battue contre cela. Car si tu respectes ton pays, tu respectes les autres. Je crois profondément à cela. On peut s’entendre au-delà des nationalités, il suffit de faire chacun quelques petites concessions.

Avez-vous très tôt pris conscience de la voix extraordinaire que vous avez?

Ce n’est que depuis quelques années, quand j’écoute mes vieux enregistrements, que je me rends compte que j’avais une voix. Petite, je chantais tout le temps. Si j’étais triste, je chantais; si j’étais heureuse, je chantais. Je chantais de tout, mais principalement des vieilles chansons grecques que j’entendais à la radio. Mon papa, qui était technicien au cinéma, m’avait construit un petit transistor avec lequel j’écoutais aussi beaucoup de jazz et des chansons américaines ou anglaises. Quand je chantais sur la scène du cinéma où il travaillait, devant une salle vide, je me sentais bien, j’étais sur un nuage; c’était irréel. Mes parents m’ont alors dit que si j’aimais la musique, il fallait l’apprendre. Et j’ai fait le conservatoire. Mais ce n’est qu’en devenant âgée que j’ai réellement commencé à savoir qui j’étais.

En 1962, vous partez aux Etats-Unis enregistrer avec Quincy Jones l’album «The Little Girl from Greece Sings». Que vous ont apporté cette expérience et votre découverte du jazz?

J’étais fascinée de découvrir ce pays. Et Quincy était tellement enthousiaste! Tous les soirs, il me disait: «Viens, on va écouter les maîtres.» Nous sommes ainsi allés voir Ella Fitzgerald, Count Basie, Sarah Vaughan, et c’est comme ça que j’ai appris à chanter le jazz. Le but n’était pas d’imiter les autres, mais de capter leur émotion, de garder une empreinte. Quincy aimait que je sois Grecque, avec un petit accent. En studio, il était très exigeant, il me demandait du feeling, des nuances. Avec lui, j’ai appris à trouver l’émotion juste et à rester sincère.

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Puis, avec Harry Belafonte, j’ai appris comment me tenir sur scène. Lui, il était toujours immobile, il ne dansait pas; mais quel charisme il avait! Moi, je me concentrais sur ma voix, je n’avais que ça. A cette époque, on m’a proposé de rester aux Etats-Unis, mais c’était très compliqué. J’avais déjà un début de carrière et des amis en Europe et je n’avais pas envie de me déraciner une deuxième fois. J’ai ainsi décidé de rester une chanteuse européenne.

Et vous avez continué à faire de belles rencontres…

Depuis mes débuts, je n’ai cessé de travailler avec de grands musiciens. Après Quincy Jones et Harry Belafonte, il y a eu Bobby Scott, puis Michel Legrand. En Angleterre, j’ai travaillé avec les Beatles, qui sont devenus des amis.

Qu’est-ce que vous gardez en vous de la culture grecque?

La Grèce, ce sont d’abord les chansons de Manos Hadjidakis, mon ami poète et philosophe, dont j’ai été très proche. Et mon meilleur guide, dans la vie, c’est la mythologie grecque. Si vous connaissez les traditions et la culture de votre pays, ça vous donne du courage pour avancer. Je suis très fière de mon pays. Ils ont des problèmes, comme partout, mais je suis très positive pour l’avenir.

En 2008, vous avez fait vos adieux, avant de remonter sur scène quelques années plus tard. La scène, le public, c’est un besoin viscéral?

Quand j’ai pris conscience de ce que je faisais et de la chance que j’avais, j’avais déjà 70 ans. Puis, en 2008, six ans avant mes 80 ans, je me suis soudainement dit que je ne pouvais pas continuer à chanter encore et encore une chanson comme «Le Tournesol». Avant, je ne réfléchissais jamais, j’étais dans le tourbillon, j’allais d’une chose à l’autre. Alors je me suis dit: voilà, j’arrête. Mais que faire? Je pensais faire du dessin, aller voir des spectacles, me remettre au piano. Mais je n’ai rien fait de tout ça. Je suis restée à la maison en me disant que je n’étais plus rien. Quand je ne chante pas, je n’existe pas. J’étais même jalouse de voir des gens sur scène sans pouvoir y monter. Au bout de quelques années, j’ai profité des 50 ans de la chanson «Weisse Rosen aus Athen» pour rechanter. Puis il y a eu mon anniversaire, et petit à petit je suis revenue.

La scène, c’est toute ma vie; je me sens exister, je sens la chaleur du public, qui est heureux. Je suis gâtée, à mon âge, d’avoir encore un public qui m’aime. Ce moment où je me suis arrêtée m’a donné l’opportunité de comprendre l’amour que j’ai reçu durant toute ma vie. Je garde d’ailleurs chez moi plein de souvenirs offerts par les fans; les petites et les grandes choses, tout a pour moi une valeur. Je ne suis peut-être pas devenue la plus grande chanteuse du monde, mais ça ne m’intéressait pas. Je préfère être aimée. J’ai besoin de ça. Et je peux vous dire que quand on cherche la bonté et l’amour, on les trouve.


Questionnaire de Proust

Le Temps: Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Nana Mouskouri: Je regrette d’avoir fait subir un divorce à mes deux enfants. Mais sans cela, je n’aurais pas fait carrière. Mon ex-mari voulait retourner en Grèce, mais je n’étais pas prête à abandonner la musique. Et j’ai ensuite eu la chance de me remarier avec André Chapelle, mon producteur.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Je suis sincère, j’aime la vérité et je suis optimiste. Dans la vie, il vaut mieux sourire. Si vous parlez aux gens gentiment, ils feront la même chose.

Un talent que vous n’aurez jamais?

Je n’ai pas de talent pour jouer de la musique. Je n’ai pas la concentration nécessaire.

Une chanteuse que vous admirez?

Il y en a beaucoup… Forcément Maria Callas. Mais j’aime aussi beaucoup Piaf, Streisand, Whitney Houston, Tina Turner, Barbara, et Marlene Dietrich pour sa manière de poser sa voix.

Un chanteur?

Ma première idole, c’était Elvis, le rock’n’roll. Mais il y a aussi le jazz avec Nat King Cole, puis Sinatra, Harry Belafonte, Aznavour, Brel et Michael Jackson. Parmi les jeunes, j’aime beaucoup Stromae, il est génial, habité.

Une chanson pour l’éternité?

Une chanson qui a toujours été un guide, c’est «Somewhere over the Rainbow», du «Magicien d’Oz».

Un livre qui vous a marquée?

Je dévore les livres philosophiques. La philosophie nous dégage de la lourdeur des choses, nous donne une sagesse. J’aime beaucoup aussi le poète libanais Gibran Khalil Gibran, qui dit que l’on doit apprendre à grandir comme des cyprès, sans faire de l’ombre aux autres.


Profil

1934: Le 13 octobre, naissance en Crète.

1962: Enregistre aux Etats-Unis l’album jazz «The Girl from Greece Sings», produit par Quincy Jones.

1964: S’installe en Suisse.

1981: «Je chante avec toi Liberté», qui reprend le chœur des Hébreux de «Nabucco», devient un de ses plus gros succès.

1994: Députée au Parlement européen, où elle siégera cinq ans.

2018: Le 2 février, sortie de «Forever Young», son 134e album. Le 10 mars, unique date suisse à Montreux, Auditorium Stravinski.

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