Nancy Huston

Dolce Agonia

Actes Sud, 502 p.

Nancy Huston appartient à l'étroite famille des écrivains qui se sont approprié si intimement la langue du pays où ils vivent qu'ils en ont fait leur instrument. On a beau le savoir, et admirer cette familiarité conquise, on est tenté de lire Dolce Agonia comme une traduction. Non que l'écriture soit encombrée d'anglicismes, mais il y a quelque chose d'irréductiblement anglo-saxon dans ce gros roman, dans la générosité de sa narration, dans le nombre et la richesse des personnages et dans la façon de les considérer avec tendresse.

Pourtant, le narrateur, vraiment omniscient, puisqu'il est l'artisan du tout, récuse, pour lui, la notion d'amour. Il n'en a pas besoin puisqu'Il est Dieu, là-haut, qui regarde les souris affolées s'agiter dans la cale du navire. Les rênes de leurs destinées sont dans Ses mains, Il s'amuse un peu en attendant de rappeler à Lui ces créatures de souffrance et de confusion. Si Dieu prétend se moquer du temps et des hommes qui se débattent contre Lui, l'auteur, elle, ne parvient pas à éliminer la compassion qui transparaît dans le récit qu'elle prête au Créateur de ces quelques heures de fête un soir de neige sur la côte Ouest des Etats-Unis vers l'an 2000.

Unité de temps, donc, pour cette tragédie en chambre qui réunit pour une cène pas sainte du tout douze convives pendant que le treizième dort à l'étage. C'est Thanksgiving: toute l'Amérique s'empiffre en famille de dinde et de tarte à la citrouille. Pour conjurer la solitude, Sean, poète célèbre et tourmenté, a convié ceux de ses amis qu'il sait en difficulté. Divorces, deuils, veuvage: ils ont tous quelque chose à pleurer ou à oublier. Le plus vieux a passé 80 ans, c'est Aron, le boulanger de l'endroit, au passé secret. Le plus jeune est un bébé, sa mère aussi détonne dans cette soirée d'intellectuels quadragénaires où l'a traînée son mari, un romancier tonitruant. A 23 ans, elle a déjà fait de sa beauté androgyne une armure pour la protéger provisoirement des agressions que la vie lui inflige depuis sa naissance.

A part cette petite Chloé, ils se connaissent tous depuis longtemps, voisins, collègues d'université, anciens amants, amis distraits mais chaleureux dans les vapeurs de l'alcool, à l'américaine. Sous le regard de Dieu et le nôtre, ils vont régler leurs comptes, ouvrir de vieilles blessures, se bousculer et se consoler. Ils mangent et boivent énormément, la neige les enferme pour la nuit dans un remake de L'Ange exterminateur: alors ils s'absentent parfois des plaisanteries convenues et des querelles larvées pour plonger dans leur for intérieur. Et ce n'est pas drôle: familles brisées, enfances dévastées, présent décevant, avenir effrayant.

Si les personnages peuvent encore se bercer d'illusions, Dieu nous tient informés des plans qu'il a tirés pour chacun d'entre eux, du temps qu'il leur reste à vivre et de quoi il sera rempli, et surtout, de la façon dont il a choisi d'en délivrer les uns et les autres. Car si le démiurge prétend être au-dessus de l'amour, il connaît quand même un sentiment qui ressemble à de la compassion. Et il sait faire partager aux mortels l'alliage d'étonnement, d'amusement incrédule et d'effroi qu'inspire ce résumé d'humanité. Et eux, s'y reconnaissant, se laissent à leur tour enfermer dans la forteresse enneigée et ne quittent plus le livre jusqu'à la dernière page.