Humour

«Nanette», un stand-up pour dire «stop»

Véritable tsunami sur la Toile, le spectacle de l’Australienne Hannah Gadsby dénonce les travers du monde de l’humour, qui perpétue les stéréotypes et marginalise. Mis en ligne le mois dernier sur Netflix, il a depuis fait le tour du monde

La Tasmanie, vous connaissez? Cette «petite île qui flotte vers le cul de l’Australie». C’est Hannah Gadsby qui le dit. L’humoriste a grandi là-bas, dans une bourgade de 4000 habitants où l’homosexualité a longtemps été considérée comme un crime. Jusqu’en 1997, précise-t-elle. Terrain moyennement propice pour un coming out épanoui.

Au début de son spectacle Nanette, filmé à l’Opéra de Sydney en janvier et mis en ligne sur Netflix le mois dernier, Hannah Gadsby commence par planter le contexte. Pratique pour ceux qui ne connaissaient pas la comédienne australienne, restée relativement inconnue sous nos latitudes malgré ses dix ans de carrière.

Hannah Gadsby, 40 ans aujourd’hui, a réalisé très tôt qu’elle était «un petit peu lesbienne», comme elle dit. Dans ses one woman shows, elle aborde régulièrement le sujet et celui de son look androgyne, cheveux courts et veston bleu marine, qui a tendance à troubler ses interlocuteurs et s’attirer des regards en biais. Dont celui de Nanette, cette serveuse qui, un jour, a tout bonnement décidé de ne pas la saluer.

Adieu inopiné

Et qui est devenue célèbre malgré elle. Car le stand-up qui porte son nom, imaginé par l’artiste l’an dernier, a depuis reçu de nombreux prix et fait le tour du monde, sur scène mais surtout sur les écrans via le géant de la vidéo. Les réactions ne se sont pas fait attendre: enflammés, la presse et les réseaux sociaux encensent un spectacle unique, révolutionnaire. Un enthousiasme partagé par des people comme Ellen Page ou Lily Allen à grand renfort de tweets admiratifs.

Alors comment expliquer cet engouement pour une captation d’une heure qui aurait pu disparaître dans les limbes de Netflix? Tout simplement parce que Nanette est un ovni de la galaxie humoristique, à placer quelque part entre le second degré envolé et le pamphlet révolté. Le mélange est assumé. Entre ses punchlines, Hannah Gadsby n’a pas peur de pointer du doigt et d’appuyer là où ça fait mal, s’attaquant tour à tour aux clichés, à l’intolérance, au sexisme dans l’art plastique… jusqu’à l’humour lui-même. Un domaine dont elle connaît les travers et qu’elle déclare, droite derrière son micro à pied, vouloir quitter. Après 16 minutes de show, l’adieu est pour le moins inopiné.

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Mais le rire l’a trahie, explique Hannah Gadsby. Il a servi à emballer ses traumatismes passés sous des couches de désinvolture: le coming out, les complexes, le rejet, la honte sont ainsi devenus des sujets de sketchs. «J’ai bâti ma carrière sur l’auto-dépréciation. De la part de quelqu’un qui vit déjà en marge de la société, ce n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

Tension nécessaire

Pour gagner le droit de s’exprimer, Hannah Gadsby a tu sa voix et celle des autres «non-conformes», celle des incompris, des plus faibles qu’on a, insiste-t-elle, trop souvent négligée. «Et si les humoristes de l’époque avaient raillé Bill Clinton plutôt que Monica Lewinsky?» s’interroge l’Australienne.

Mais la comédie laisse peu de place à cette réalité complexe, avance-t-elle, détaillant pour nous le prouver les ingrédients d’une bonne blague: au début, placer le contexte sans trop s’appesantir, puis faire monter la tension, qu’on avorte ensuite à l’aide d’une chute efficace. Un art qu’Hannah Gadsby maîtrise à la perfection. Mais cette fois, elle ne veut plus jouer selon les règles.

Alors elle revient sur un épisode qui avait fait pouffer l’auditoire, à savoir sa rencontre avec un individu peu commode sous un abribus, et décide de poursuivre le récit. La fin se révèle bien moins drôle que prévu: après une avalanche de propos homophobes, l’homme en question la tabasse dans l’indifférence générale. Silence dans la salle. «Cette tension est la vôtre, je ne vous en libérerai plus, lâche l’humoriste. Il faut que vous sachiez ce que ça fait, car les gens anormaux la portent tout le temps en eux.»

Rire comme moyen

Hannah Gadsby est furieuse et ne s’en cache pas. Aucune raison que les hommes soient les seuls à pouvoir s’agiter sur scène. Sa colère se veut porteuse d’un message: «L’humour n’est pas un remède. Ce n’est que le miel qui adoucit l’amertume. Les histoires le sont.» Des histoires qui ont de la valeur à condition qu’on les raconte avec honnêteté, qu’on les entende dans leur totalité. Comme la sienne, dont elle révèle, la voix tremblante, les épisodes d’abus sexuels et de viol.

La brutalité de Nanette, dans le cadre classique de la performance humoristique, prend au dépourvu, et c’est pour cette raison même qu’elle bouleverse. «J’ai rompu le contrat, c’est pour ça que ça a marché. J’ai trahi la confiance des gens et je l’ai fait très sérieusement, pas juste pour l’effet», expliquera plus tard Hannah Gadsby, glissant au magazine Variety que la prise de risque et la vulnérabilité inhérente à son spectacle en expliquaient probablement le succès.

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Ne vous méprenez pas: on s’esclaffe aussi sincèrement devant Nanette. Mais le rire n’est pas une fin, toujours un moyen pour titiller les consciences. Comme lorsque la stand-upeuse raille les privilèges masculins («Je ne voudrais pas être un homme blanc hétéro, même si on me payait. Quoique le salaire serait substantiellement plus élevé») ou l’étroitesse d’esprit («Les gens trouvent qu’un homme en robe, c’est bizarre. Vous savez ce qui est bizarre? Des bandeaux roses sur des bébés chauves. Autant mettre un bracelet à une pomme de terre»). Ou encore lorsqu’elle exhorte les messieurs de la salle à agir: «Retroussez vos fichues manches! Eh oui, quelle humiliation: un conseil de mode de la part d’une femme lesbienne.» C’est dit.

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