«Hier soir l’intégrisme catholique d’extrême droite a gagné sur l’art, mais pas sur l’amour». C’est en ces mots que l’artiste suédoise Anna von Hausswolff a annoncé l’annulation de son concert mercredi matin. La veille, il est près de 20 heures à Nantes lorsque une centaine de catholiques intégristes se rassemble devant les portes de Notre Dame du Bon-Port. Anna von Hausswolff doit y donner un concert une heure et demie plus tard. Il n’aura pas lieu.

Les manifestants qui scandent des «Je vous salue Marie» et «Sainte Marie mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs» empêchent l’accès de l'église aux 370 spectateurs attendus. Ils accusent l’artiste d’être «sataniste». «La situation était effrayante, tendue et triste, nous n’avions pas d’autre choix que d’annuler le concert car nous n’avions pas assez de sécurité», explique l’artiste dans une publication postée sur ses réseaux sociaux et accompagnée d’une photo d’elle seule, dans l’église nantaise.

A Lausanne, «aucun problème»

Dans «All Thoughts Fly», le dernier album de l’autrice-compositrice, pas de paroles, juste de l’orgue. L'instrument, plutôt inhabituel dans le metal et le rock, même expérimentaux, a notamment contribué au succès d’Anna von Hausswolff, «et rien de plus logique que d’organiser ses concerts dans des églises», réagit Laurence Vinclair, directrice des Docks à Lausanne, qui tombait des nues en apprenant l’annulation du concert nantais.

Il y a tout juste une semaine, les Docks investissaient l’Eglise lausannoise de Saint-François pour un concert de l’artiste suédoise. «Nous n’avons absolument pas eu de problèmes lors de l’organisation du concert à Lausanne, nous avons très bien été accueillis par le pasteur et après, tout le monde était très content, nous n’avons eu aucune mauvaise réaction, détaille Laurence Vinclair. J’étais estomaquée en apprenant la nouvelle, je ne m’y attendais pas du tout, c’est ridicule.»

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En Suisse aussi, les menaces existent pour certains concerts. «Nous en avons déjà eu, explique la directrice des Docks, mais je suis d’autant plus surprise qu’Anna von Hausswolff n’est absolument pas une artiste qui pourrait prêter à polémique.» En 2018, une pétition lancée par un mouvement d’extrême droite se faisant appeler «Alternative populaire suisse» et signée par 1600 personnes avait mis en péril la venue du rappeur Médine dans la capitale vaudoise. Un concert que la Municipalité avait finalement refusé d’interdire et pour lequel les Docks s’étaient «battus».

Des réactions en chaîne

Dans le viseur des manifestants à Nantes, les paroles de «Pills», une chanson de l’artiste suédoise. Anna von Hausswolff y parle de l’addiction à la drogue et raconte métaphoriquement avoir «fait l’amour avec le diable». Mais derrière la mobilisation catholique, plane surtout l’ombre d’un blog considéré comme influent parmi les milieux traditionalistes, le site Salon Beige. Prétendument tenu par «des laïcs catholiques» opposé au mariage pour tous et à l’avortement, il se félicitait lundi que le concert ne se déroule pas à l’église Saint-Clément de Nantes, comme cela était initialement prévu. «Ce concert suscite de fortes protestations des fidèles car les œuvres, les titres, les pochettes et les clips témoignent d’œuvres enracinées dans le gothique, voire le satanisme», écrivait son auteur.

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A Nantes, les réactions ne se sont pas fait attendre. Le Lieu Unique, le centre culturel nantais qui organisait l’évènement, décrit une «annulation forcée inacceptable car elle relève d’une atteinte à la liberté de création et d’expression». Pendant plus d’une heure mardi soir, les organisateurs ont tout fait pour trouver une «issue favorable». Mais «après plusieurs tentatives infructueuses, il a fallu décider, en accord avec l’artiste, de ne pas ouvrir les portes pour préserver la sécurité de toutes et tous».

A Paris, l’église Saint Eustache annule

En outre, Le Lieu Unique rappelle que le concert était organisé en accord avec le Diocèse de Nantes. Côté politique, le premier adjoint à la mairie de Nantes, Bassem Asseh, a réagi sur Twitter. «Une poignée de radicaux intolérants provoque l’annulation d’un concert à Notre Dame du Bon-Port programmé en accord avec l’évêché. Rien n’autorisait l’expression d’une telle censure. Ce n’est pas notre conception d’un projet de société fondé sur le dialogue et l’ouverture culturelle.»

Mais l’annulation fait des émules et entraîne dans sa chute le prochain concert d’Anna von Hausswolff prévu à l’église Saint-Eustache à Paris. Mercredi matin, également mise sous pression d’une frange extrémiste de ses paroissiens, l’église parisienne annonçait l’annulation du concert initialement prévu jeudi soir. «Paris n’abandonnez pas, nous sommes en train de chercher un nouvel espace pour le concert», écrivait la compositrice mercredi après-midi. «Aidez-nous à reprogrammer le concert d’Anna Von Hausswolff, appelaient les organisateurs. Nous avons besoin d’un lieu avec un orgue trois claviers mécaniques à Paris demain soir. Prenons de la hauteur! Ce concert doit se produire. Considérons toute forme d’expression musicale comme sacrée.»