Paru pour la première fois en 1953, La mer ne baigne pas Naples, lisible en français en 1993, mais devenu introuvable, vient de faire l’objet d’une nouvelle édition. Constitué de deux nouvelles et de trois récits, ce livre n’a rien perdu de sa force d’évocation ni de sa verve subversive, source d’inspiration, dit-on, pour Elena Ferrante. Lyrisme à part, certains tableaux font penser à des pages de Curzio Malaparte dans La Pelle (La Peau), quand il décrit une ville aux abois, grouillante de misère et de vitalité sous l’occupation américaine, à la fin de la guerre.

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Anna Maria Ortese décrit au scalpel, dans une prose au désespoir incandescent, au diapason de cette ville excessive, la Naples des années de l’immédiat après-guerre. Cette prose courageuse dégage une sombre beauté. Un noir pessimisme habite ces pages, affirmé dès la première nouvelle dans laquelle une pauvre fillette presque aveugle reçoit enfin la paire de lunettes convoitée; mais à peine les a-t-elle chaussées, découvrant l’univers sordide qui l’entoure, qu’elle se met à pleurer…

Reportage survolté

L’art néoréaliste d’Anna Maria Ortese, mâtiné d’élans la portant à une sorte de démesure onirique, déploie tous ses effets dans La Ville involontaire, une description méticuleuse et brûlante de la misère napolitaine dans les Granili III et IV, énorme édifice dans lequel croupissent, entassées les unes sur les autres, massées dans des espaces minuscules, des familles vouées à la maladie, à la misère et à l’analphabétisme.

Le Silence de la raison, une sorte de reportage survolté, aussi précis dans ses descriptions qu’halluciné dans son inspiration, parle d’une Naples «écrasée sous la fable d’une énorme joie de vivre» où se mêlent, sans jamais s’aborder, aristocrates, bourgeois et classe populaire. On y croise quelques figures intellectuelles napolitaines de l’époque, comme les écrivains Domenico Rea (portrait au vitriol), Luigi Compagnone ou encore Pasquale Prunas. Après vingt ans de dictature fasciste, et au sortir des horreurs de la guerre, l’Italie produisait plutôt des intellectuels communistes, mais, note un peu cyniquement Anna Maria Ortese, «le communisme, à Naples, était alors un libéralisme d’état d’urgence».

Autrice de nombreux articles, récits et romans, Anna Maria Ortese s’explique, dans un texte datant de 1994, quatre ans avant sa mort, et reproduit en tête de l’ouvrage, sur la disgrâce que lui a valu ce livre qu’elle aurait écrit «contre Naples». Elle s’en défend, invoquant toutefois sa propre névrose et son «obscur mal de vivre». De fait, cette «condamnation» l’a poussée à quitter la ville, «ma ville», écrit-elle, et à n’y plus remettre les pieds.

Romancier et traducteur

Autre livre, autre figure, Jean-Noël Schifano, romancier, mais aussi traducteur (entre autres d’Umberto Eco, Elsa Morante, Elena Ferrante), passe pour le plus Napolitain des Français. Il a vécu seize ans à Naples, où il a dirigé l’Institut français de 1992 à 1998, et a beaucoup écrit sur cette ville (notamment Chroniques napolitaines, Le Corps de Naples, Le Coq de Renato Caccioppoli), de manière à s’attirer les palmes (un titre de citoyen d’honneur) plutôt que les foudres des autorités et de l’intelligentsia napolitaines.

Anna Maria Ortese fait partie des nombreux auteurs italiens qu’il a traduits, en particulier le roman L’Iguane, allégorie glissant sans cesse de la réalité au fantastique et témoignant aussi, d’une manière encore plus radicale, de l’inspiration puissante de cette grande écrivaine italienne. Paru pour la première fois en 1965 (traduction française en 1988), ce roman est disponible depuis le mois de juin dans la collection «L’Imaginaire» de Gallimard.

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Le dernier roman de Jean-Noël Schifano, Anna Amorosi, n’est pas précisément tendre pour l’aristocratie napolitaine. Inspiré de faits réels, il met en scène, entre 1960 et 1970, une jeune femme à la beauté étourdissante, issue du peuple. Elle accepte, par amour plutôt que de céder à l’attrait de la richesse, d’épouser le comte Roberto Clerici Venosa. Amoureux fou de son épouse, le comte se révèle passablement pervers, ne trouvant son plaisir que par procuration en observant, à distance variable, Anna offerte à quelque étranger payé par ses soins. Le couple navigue d’île en île, surtout dans la baie de Naples, dans un luxueux voilier.

Amitié tendre

C’est plutôt le portrait d’une femme libre au tempérament explosif que celui d’une esclave sexuelle, car la belle consent aux fantaisies du mari et prend un certain plaisir à ces ébats téléguidés. Elle cultive d’ailleurs, à l’insu du mari, une tendre amitié avec un certain Giannatale (comme par hasard, Jean-Noël en italien), qui n’est autre que le narrateur du roman rapportant les confidences de cette étonnante épouse. Bientôt, la belle tombe amoureuse de l’un de ses amants de passage sélectionnés par son mari, ce qui augure d’une fin mouvementée, la perversité n’excluant nullement la jalousie.

L’Italie des années de plomb, celles de l’assassinat d’Aldo Moro, sert d’arrière-plan à cette histoire servie par une écriture gourmande, parfois audacieuse. Ce personnage d’aristocrate arrogant, chasseur, sympathisant du MSI néofasciste et trempant dans le pouvoir occulte de la loge P2 de sinistre mémoire, convaincu qu’il peut tout obtenir avec son argent, évoque un pays en proie à des fantômes que l’on aimerait pouvoir déclarer tout à fait morts.


Roman

Anna Maria Ortese

La mer ne baigne pas Naples

Traduction de l’italien par Louis Bonalumi

Gallimard, 193 p.

Roman

Jean-Noël Schifano

Anna Amorosi

Gallimard, 124 p.