Quel est l’impact de l’histoire et des événements politiques sur le délire? La question reste pertinente aujourd’hui. Par exemple, est-ce que le terrifiant spectacle télévisuel du 11-Septembre produit les mêmes effets que celui de la guillotine? «Des troubles graves, comme un état de stress post-traumatique, peuvent naître d’un événement violent qui a mis le sujet en danger: un viol collectif, le massacre de sa famille, etc.», explique le professeur Pierre Bovet, chef adjoint du Département de psychiatrie du CHUV.

Dans des cas de schizophrénie, poursuit ce spécialiste, le patient se sert parfois de l’histoire, de figures et de récits mythiques pour exprimer des angoisses liées à son vécu personnel. «On retrouve dans cette expression délirante les grandes préoccupations humaines véhiculées de façon métaphorique: la puissance, la fin du monde, la mort…» Un avis partagé par Panteleimon Giannakopoulos, chef du Département de santé mentale et de psychiatrie aux HUG: «Napoléon ou César, grands tyrans admirés et craints et représentant la toute-puissance, sont des images archétypales appartenant à un patrimoine humain commun fondé sur l’histoire. Celui qui se prend pour Napoléon est en quête d’invulnérabilité et d’absence de contrôle social.»

«Le poids du 11-Septembre»

Avec le temps, forcément, les modèles s’érodent. Pour qui donc se prend-on aujourd’hui? Moins facile à déterminer, car le monde ne produit plus guère les grands hommes d’antan. Une figure émerge malgré tout: parmi les cas – rares, il faut le préciser – de délires d’identification, Panteleimon Giannakopoulos a connu, suite aux événements du 11-Septembre, des patients s’identifiant à Ben Laden en tant que figure du mal absolu.

Et comment traite-t-on ces cas? Les médecins osent-ils entrer dans le délire du patient? Pierre Bovet cherche à comprendre l’inquiétude et tente de l’interpréter sur la base d’un langage commun. Son confrère de Genève renchérit: «Il ne faut pas entrer dans le délire, ni le rejeter en disant: «Non, vous n’êtes pas Napoléon», mais chercher, avec lui, sa quête, sa peur.» Bien sûr, les médicaments viennent à la rescousse, diminuent la souffrance, soignent, même s’ils ne règlent pas tout. «Curieusement, relève Panteleimon ­Giannakopoulos, ces psychoses spectaculaires se soignent plus facilement que les idées délirantes moins extravagantes, relevant de la vie quotidienne. Ce sont des eaux dormantes qui cachent une très grande souffrance.»

La proximité, l’établissement d’un dialogue entre patients et praticiens permet à ces derniers d’observer «leur sensibilité accrue à l’état du monde, qui agit comme un sismographe», selon la jolie formule de Pierre Bovet, qui précise: «Leurs délires illustrent les préoccupations du moment, comme l’écologie, l’avancée technologique: il y a cent ans, on pouvait être persécuté par le courant électrique, aujourd’hui, ce sera plutôt par Google, par exemple.»

Les «fous» auraient-ils quelque chose à apprendre au monde? Les deux psychiatres se refusent à tout romantisme. Les personnes atteintes de troubles mentaux ne sont pas des sages réduits au silence par une raison omnipotente, selon les termes posés par un vieux débat remontant aux années 60. «N’oublions pas leur souffrance», clament-ils. Ils ne nient pas en revanche que l’évolution de la définition des maladies et celle du traitement psychiatrique ne sont pas à l’abri de nouvelles dérives.

L’hypernormalisation des esprits fragiles ou remuants s’inscrit dans une tendance à «l’écologie mentale», dénonce Panteleimon Giannakopoulos. Il s’inquiète de ce que le DSM-V, dernière mouture du tout-puissant manuel des troubles psychiques, actuellement en préparation, élargisse le champ des pathologies en introduisant un intérêt accru pour les symptômes débutants qui révèlent la vulnérabilité individuelle. Quant à Pierre Bovet, il constate que «la psychiatrie est toujours coincée entre le soin et le contrôle social, qui dépend d’un climat politique». Et dans le climat actuel, ultra-sécuritaire, le schizophrène est vite considéré comme dangereux et à enfermer.