Histoire

Napoléon, héros de cinéma

Le Petit Caporal est le personnage historique le plus célèbre du monde. Il a inspiré un millier de films. Hervé Dumont les recense et les commente dans un ouvrage passionnant

Napoléon, héros de cinéma

Le Petit Caporal est le personnage historique le plus célèbre du monde. Il a inspiré un millier de films. Hervé Dumont les recense et les commente dans un ouvrage passionnant.

Historien et cinéphile, Hervé Dumont s’est attelé à une tâche titanesque: recenser les films historiques et en dégager les vérités, les mensonges et les manipulations. Après L’Antiquité au cinéma (2009) et Jeanne d’Arc (2012), il s’attaque au monument suprême: Napoléon Bonaparte, qui a inspiré quelque mille films, «comédies, tragédies, épopées, satires, films sentimentaux, grotesques ou propagandistes, tout ce qu’on veut».

Napoléon. L’Epopée en 1000 films (Cinéma Télévision de 1897 à 2015) est l’aboutissement de trente ans de recherches, deux ans de rédaction et six mois de mise en pages.

Sur Internet, on trouve une centaine de titres. Pour répertorier les autres, l’ancien directeur de la Cinémathèque suisse a parcouru toute la presse cinématographique populaire et les journaux professionnels depuis les années 1910. Il a consulté les programmes de l’ORTF depuis 1953 et des revues comme Télérama pour la France. Pour les autres pays, il a fallu activer un réseau d’archivistes et d’amis. «Quand il s’agit de trouver des informations sur des feuilletons vénézuéliens ou un film russe des années 10, il faut se lever tôt.» Autre grande difficulté, le muet: de nombreuses œuvres, il ne reste que le titre.

Cette collection bigarrée démontre la quasi-universalité du thème. Hervé Dumont organise sa matière par périodes (Le Directoire, Le Consulat, L’Empire, Déclin et exil), par thèmes (Vie sentimentale et famille, Personnalités marquantes du Premier Empire), par pays (Italie, Angleterre, Allemagne. Russie…). Chaque chapitre, richement illustré, commence par un rappel historique des faits, sur fond beige, suivi d’une analyse globale des courants cinématographiques – «la réponse du XXe siècle». Enfin, chaque film fait l’objet d’une notice critique débordant d’érudition et non dépourvue d’humour. «Je voulais avoir l’histoire en miroir du cinéma. Ce livre raconte l’histoire du XXe siècle. Car, sous prétexte de reconstituer une période, les films parlent toujours de leur époque.»

Samedi Culturel: En exergue de votre somme figure cette citation de Napoléon: «Pour bien se faire comprendre du peuple, il faut d’abord parler avec les yeux.» L’Empereur était-il conscient du pouvoir de l’image?

Hervé Dumont: Il en était extrêmement conscient. Il semble avoir énormément soigné cette silhouette reconnaissable dans le monde entier. La main dans le gilet, l’uniforme et le chapeau très simples, la rareté des décorations, toute l’allure était calculée. Ce côté iconique remplaçait une certaine légitimité des rois de l’époque. Finalement, il n’a fait que copier Alexandre le Grand, le premier à mettre son profil sur des médailles, et César. Sans même parler du Roi-Soleil… Dans les campagnes, il se mêlait aux soldats, au bivouac; alors la bataille était quasiment gagnée. Ça contribue à la légende. On a affaire à un tissu quasiment mythique autour du personnage.

Comment expliquer qu’il ait inspiré un millier de films?

Parce que sa vie est un roman, il l’a dit lui-même. Et parce qu’il reste notre contemporain. Ce qu’il a mis en branle est toujours là. Le coup d’Etat qui a fait de lui le premier consul a barré la route aux Bourbons, qui étaient sur le point de reprendre le pouvoir. Son couronnement a permis de consolider les acquis de la Révolution, qu’il pensait applicables à toute la société en France, voire en Europe.

Napoléon semble autoriser moins de fantaisie aux scénaristes que certains héros antiques…

C’est lié à la proximité historique. On connaît quand même assez bien cette période. Une masse de sources écrites et iconographiques empêche de délirer. Tous les membres de l’équipe qui l’a suivi en exil à Sainte-Hélène ont laissé des mémoires, y compris la petite Betsy Balcombe, qui avait un faible pour Napoléon: ses écrits ont inspiré des pièces de théâtre, des romans à succès. Selon certaines estimations, il y aurait pratiquement un livre sur Napoléon publié par jour depuis qu’il est mort. Près de 60 000…

Ecrivains et peintres romantiques ont déterminé une image dont le cinéma s’est servi?

Certainement. Que cet homme qui avait dominé l’Europe soit exilé sur une île perdue ne peut être que romantique. L’exil à Sainte-Hélène a fait basculer la légende napoléonienne.

Les vastes fresques diachroniques sont-elles encore envisageables aujourd’hui?

Son destin est trop immense pour tenir dans un seul film. Hormis les muets qui sont des suites de tableaux, je ne vois qu’un grand film diachronique, le Napoléon de Sacha Guitry, et, pour la télévision, cette série avec Christian Clavier, plutôt embarrassante. On peut regretter que Kubrick n’ait pas pu aller au bout de son projet. Seuls des créateurs de son envergure peuvent s’y attaquer. Il faut de la hauteur pour évoquer cette période de drames, de tragédies, d’exaltation, de renversement. Il ne suffit pas d’illustrer.

Mathieu Kassovitz vient d’être engagé pour interpréter Napoléon dans un téléfilm de la BBC. Le mythe semble ne pas montrer de signes d’usure…

Il y a une sorte de reconnaissance de Napoléon en Angleterre. L’Europe reconsidère le mythe de manière apaisée. L’Allemagne a monté une grande exposition montrant la part d’ombre et de lumière. Jusqu’aux années 50, une bonne partie de la production est fortement marquée par l’esprit nationaliste. Franco utilise Napoléon pour montrer à quel point l’Espagne est isolée face aux démocraties de l’après-guerre. Sous Hitler, il est utilisé dans Kolberg, de Veit Harlan, un film énorme, avec des dizaines de milliers de soldats mobilisés face à la caméra tandis que les Soviétiques avancent. Le pauvre Goebbels délirait complètement en imaginant que le film, compliment excessif pour le cinéma, aurait l’effet dévastateur d’un V2. Il y a aussi le cas sournois de Koutouzov, commandité par Staline en 1943, dans lequel il justifie son absence de réaction face à l’attaque nazie de 1941. Le film montre Koutouzov, commandant en chef de l’armée du tsar, procédant à un recul tactique pour épuiser les armées napoléoniennes et les vaincre, à l’instar de Staline. Un mensonge immense!

Que faut-il pour faire un bon Napoléon à l’écran?

De Napoléon, on a un certain nombre d’esquisses, de tableaux dont on ne sait s’ils sont flatteurs ou pas. Les témoignages de ceux qui l’ont connu décrivent un homme à la fois sensible et extrêmement directif. Et hyperactif! Alors on peut le haïr, ou l’admirer, peu importe, il a quelque chose de fascinant. C’est ce qui m’appelait, ainsi que la fascination qu’il exerce sur le théâtre, la littérature, la peinture, le cinéma. L’acteur qui joue Napoléon doit avoir un minimum de ressemblance physique (le nez aquilin), et trouver le ton juste – il parle rarement avec l’accent corse, car les Français n’aiment pas rappeler qu’il n’est pas Français. Dans Désirée, Marlon Brando s’exprime en bon anglais, il est remarquable avec un sourire triste. Patrice Chéreau a une belle intensité dans Adieu Bonaparte, de Youssef Chahine. Raymond Pellegrin, chez Sacha Guitry, est peut-être le Napoléon le plus convaincant du cinéma.

Quels seraient les films clés?

Sur l’époque napoléonienne, sur sa mentalité, il y a évidemment Les Duellistes de Ridley Scott, d’une justesse admirable. Au niveau de la reconstitution guerrière, on n’a jamais fait mieux que le Waterloo de Serguei Bondartchouk. Je serais tenté de citer le film de Guitry, mais c’est du Guitry, aussi contradictoire qu’il peut l’être. Monsieur N., d’Antoine de Caunes, est remarquable dans son genre… Mais laissons à Napoléon son «rosebud». Par-delà un certain nombre d’idées reçues à corriger, il reste le personnage historique le plus célèbre du monde. D’ailleurs, il est même dans les asiles de fous!

Napoléon. L’Epopée en 1000 films (Cinéma Télévision de 1897 à 2015). D’Hervé Dumont, préface de Jean Tulard.Ides & Calendes/Cinémathèque suisse, 690 p.

«Monsieur N.», d’Antoine de Caunes, et vernissage du livre. Lausanne. Cinémathèque suisse, je 8, 18h30. www.cinematheque.ch/napoleon

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