Joseph Roth. Zipper et son père. Trad. de Jean Ruffet

Le Roman des Cent-Jours. Trad. de Blanche Gidon. Seuil, 176 p. et 268 p.

De l'ample fresque historique de La Marche de Radetzky à la merveilleuse nouvelle «La Légende du saint-buveur» (Seuil), le lecteur de langue française a pu connaître au plus tard dans le dernier quart du XXe siècle l'étonnant talent de conteur de Joseph Roth. Deux traductions récentes d'une belle fluidité permettent maintenant de le redécouvrir à travers des œuvres moins connues, Zipper et son père (Zipper und sein Vater, 1928) et Le Roman des Cent-Jours (Die Hundert Tage, 1936). La première recrée une époque à partir de la vie des petites gens et des artistes, la seconde dépeint l'état d'esprit et l'attitude de Napoléon à la veille de sa chute dans une très surprenante esquisse biographique.

Fasciné par son temps, Joseph Roth ne cesse, dans ses ouvrages, d'en évoquer les figures et les mœurs. Ainsi, dans Zipper et son père, il décrit son siècle jusqu'au sortir de la Première Guerre, à travers les destins d'un fils et de son géniteur. Leur histoire ne doit pas, selon le narrateur, qui à la première personne s'identifie à l'auteur lui-même, se résumer simplement à «un témoignage particulier sur deux vies privées». Elle se veut représentative de leurs générations: celle des pères petits-

bourgeois, dont l'arrivisme stupide et l'aveuglement politique entraînent la catastrophe, et celle des fils qu'ils envoient au front et qui, s'ils n'y sont pas morts, en reviennent traumatisés et désillusionnés à jamais.

Vus à Vienne, dans l'étroitesse de leur quotidien, avec les yeux d'un camarade d'enfance du fils, qui trouve dans le vieux Zipper un second père, ces personnages prennent corps avec naturel dans les particularités de leurs caractères et de leur milieu. Elles se dessinent par une abondance de petits traits, insignifiants semble-t-il et pourtant finement révélateurs de la disposition d'esprit et de la relation humaine, du mode de vie d'une classe sociale, du climat d'une époque et de son évolution. Dans l'intimité de la famille comme dans les lieux publics, chez les fonctionnaires et les petits commerçants comme dans les cafés littéraires et les milieux du théâtre et du cinéma, la réalité s'anime, la densité vive et imaginative de l'écriture et la richesse de l'observation la rendent intensément présente.

Confirmés par une foule de détails se consomment ainsi le déclin et la chute de la monarchie austro-hongroise et la ruine des ambitions sociales d'un père de famille. Avec un esprit critique acéré et une ironie insinuante, le narrateur rend compte de cette double déchéance et de l'incertitude de l'avenir. Mais même sévère, son jugement n'exclut pas l'indulgence. Malgré leurs défauts et leurs pitoyables égarements, il éprouve de l'affection pour ses personnages. Et quand leur vie et leur être lui semblent «tristes comme une pièce bien rangée […] comme un cadran solaire plongé dans l'ombre […] comme un wagon désaffecté sur une voie de garage rouillée», les enfants jouant «dans la paix verte de midi dans un jardin public […] et le chant profond des cloches ont le pouvoir de le réconcilier avec tout ce qui est là, même avec les tristes instincts des petites gens et la stupidité des vieux».

A l'exemple de Stefan Zweig, Roth choisit dans Le Roman des Cent-Jours de dépeindre une figure impériale. Mais avec le singulier dessein de «faire un humble d'un grand». Aux scènes dédiées à Napoléon, il joint non sans quelques touches de kitsch des épisodes de la vie d'une lingère du palais, et suggère que dans leur humanité, ces destins se rejoignent. Mais la figure de l'empereur reste de loin la plus crédible. Et on peut sans indulgence excessive trouver dans l'évocation de ses pensées, de ses sentiments et de ses rêves, de sa solitude et de son désarroi quand «il entend la marche des heures», une intensité poétique et une sensibilité intuitive qui forcent l'admiration.