Le beau culot de Natacha Koutchoumov. Il en fallait pour se programmer dans les nouveaux murs de la Comédie de Genève, son fief qu’elle codirige avec Denis Maillefer. En début de saison qui plus est, au cœur du festival La Bâtie, au seuil d’une autre histoire, celle qui s’écrit désormais dans le quartier des Eaux-Vives. Ce chapitre-là est crucial: le public mais plus encore les professionnels veulent des gestes à la hauteur des attentes. Et ils sont prompts à persifler.

Banquet funèbre

La metteuse en scène avait donc tout à perdre. Ne s’attaquait-elle pas à Hamlet, texte plus que sanctifié? N’avait-elle pas l’outrecuidance de le détourner avec la complicité de ses comédiens et de sa dramaturge Arielle Meyer MacLeod? Alors? Cet Après Hamlet frappe par son intelligence de lecture, sa beauté picturale, mieux, son urgence. L’artiste et ses interprètes tombent le masque par la grâce d’une machinerie ancestrale. Par-dessus l’épaule du prince du Danemark, mais avec son consentement, ils livrent la part la plus précieuse d’eux-mêmes, l’âme et le nerf du métier, le goût du risque et ses ressorts intimes.

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Et si on banquetait à présent, dans la salle modulable, tiens? Une table ruisselant de fruits et de breuvages euphorisants vous attend dans une nuit au luxe glacé, sur une musique d’apocalypse orgiaque – le décor est de Sylvie Kleiber, la partition de David Scrufari. Hamlet vient d’expirer, dans l’effusion d’un duel contre Laërte, le frère d’Ophélie. Une coupe empoisonnée a eu raison du rebelle: il a vécu, mais aussi toute la perfide famille.

Après Hamlet commence là où tout s’achève chez Shakespeare. Sur leurs chaises, Jérôme Denis, qui se cabrera dans un moment en Hamlet, Charlotte Dumartheray, qui prête sa future maternité à Ophélie, et Géraldine Dupla, trop jeune, dit-elle, pour jouer Gertrude, répondent aux questions du public – un «bord de scène» dans le jargon. Ils ont l’air de tomber de l’arbre comme le hibou au matin, cet air qu’ils avaient déjà en 2019 dans le remarquable Summer Break, qu’on peut revoir ces jours, monté par la même équipe d’après Le Songe d’une nuit d’été. A leur droite, Arnaud Huguenin, flottant dans son manteau noir de metteur en scène, bafouille sa tirade: le mystère d’Hamlet aujourd’hui, ses ressorts inédits, etc.

L'art comme une souricière

Les discours se chevauchent et bientôt ce sont des scènes qui remontent comme un retour du refoulé. Tout l’esprit de ce mécanisme ludique est là: dans ces fuites préméditées entre deux niveaux de réalité et de conscience. L’interprète et son personnage ne sont pas séparés, ils se vampirisent mutuellement. Shakespeare ne dit pas autre chose: comme la plupart de ses créatures, Hamlet est une figure de l’acteur, sauf qu’il est dissident. Il ne se plie pas au cahier des charges qui était prévu, il fait le fou et à force de composer le devient peut-être.

Il se sert du subterfuge de l’art surtout comme d’une souricière en infligeant à son oncle félon et à sa mère, meurtriers de son père, un spectacle diabolique. La fiction déshabille les menteurs, souffle le justicier, c’est un élixir de vérité – un poison aussi – parce qu’il débusque les démons que chacun porte.

Sur scène, Arnaud Hugenin salue son père qui est dans la salle, prétend-il. Et après que ses camarades ont rejoué le «Meurtre de Gonzague» comme dans un cauchemar qui bégaie, il lui lance: «Je ne sais pas si ça t’évoque quelque chose, papa…» Peu importe ici la nature de l’accusation. L’essentiel est la signification du geste: incarner un personnage revient à lever un rideau – rideau significativement omniprésent dans le spectacle –, quitte à se confronter à un champ de ruines.

Après Hamlet n’est pas seulement un divertissement sophistiqué. C’est la déclaration d’intention de Natacha Koutchoumov qui, comme dans Summer Break, enquête sur la psyché de ses camarades et sur un milieu qui est le sien, jungle et phalanstère à la fois. Dans cette entreprise ethnologico-poétique, comédiens et comédiennes sont les sujets. Leurs confessions éclairent leurs coulisses et par ricochet les nôtres. Le théâtre est bien ce miroir ivre dont l’éclat blesse parfois. La leçon d’Hamlet, au fond.


«Après Hamlet» et «Summer Break», Comédie de Genève, jusqu’au 22 septembre. www.comedie.ch