Théâtre

Natacha Koutchoumov frappe à Genève avec une farce russe infernale

Pour son premier spectacle comme metteur en scène, l’actrice genevoise révèle la verve acide d’Alexandre Soukhovo-Kobyline, contemporain de Gogol et de Dostoïevski. Sept acteurs chauffés à blanc jouent au Théâtre du Loup une comédie crapuleuse qui marque

La farce diabolique de Natacha Koutchoumov

Théâtre L’actrice genevoise révèle la griffe satirique d’un auteur russe du XIXe siècle

Sept comédiens brillent dans une comédie acide au Loup

Un puma dans votre salon. L’acteur Adrien Barazzone fait cet effet dans Le Beau Monde, à l’affiche du Théâtre du Loup à Genève. Il a la trentaine attrape-cœur, un visage qui vous absorbe, enfant de chœur ou voyou selon l’humeur, une détente de valseur. Il incarne Krétchinski, joueur de cartes, fossoyeur de virginités, escroc imaginé au mitan des années 1850 par l’auteur russe Alexandre Soukhovo-Kobyline, dont l’existence elle-même est jonchée de cadavres.

Voyez le phénomène. Il est survolté, dans un instant sa fiancée Lidotchka, son futur beau-père le richissime Mouromski et Anna Antonovna Atoueva – tante de Lidotchka – débarqueront chez lui. Le margoulin règle les derniers détails de sa fiction, celle d’un jeune homme respectable qui s’apprête à prendre femme – et à faire main basse sur un beau ­magot. Mais ils entrent à présent: Lidotchka, croquante dans son petit ensemble rouge, Mouromski et sa calvitie sénatoriale, et la tante brillant de tous les feux du désir, comme si c’était elle qui se fiançait. Ils sont dans la gueule du puma.

Ce Beau Monde feule, crapote, glace. Et s’il fait tout ça à la fois, c’est que la comédienne genevoise Natacha Koutchoumov l’a voulu ainsi. Admirée au cinéma dans les films de Lionel Baier notamment, mais aussi au théâtre, elle s’est prise de passion pour Alexandre Soukhovo-Kobyline, qui naît à Moscou un 17 septembre 1817 et meurt en France en 1903. Elle a lu ses trois uniques pièces, Le Mariage de Krétchinski (joué la première fois à Moscou en 1855), L’Affaire et La Mort de Tarelkine*. Avec sa dramaturge Arielle Meyer Mac­Leod, elle a imaginé un montage qui grefferait sur Le Mariage de Krétchinski des extraits de L’Affaire, le tout formant un goulet d’étranglement. Le paysage sinistré d’une âme – celle de la Russie des années 1850-1880, celle aussi d’un écrivain dévasté. Autour de ce Beau Monde, elle a réuni un escadron d’acteurs qu’elle a su aiguiser, Adrien Barazzone, Valeria Bertolotto, Rébecca Balestra, Pierre Banderet, Bartek Sozanski et Jérôme Denis. Pour sa première mise en scène, Natacha Koutchoumov signe un spectacle électrique, au comique acide et inquiétant.

Damnation à la russe, alors? Oui, mais sur un rythme de fête oligarchique. C’est ainsi que vous plongez dans l’affaire. Sur la scène immense du Loup, Valeria Bertolotto joue les meneuses boulevardières. Elle voudrait marier sa nièce Lidotchka (Rébecca Balestra) si possible à l’irrésistible Krétchinski, cette étoile des salons. Mais le père de Lidotchka, Mouromski (Pierre Banderet), a un autre prétendant en tête, l’ennuyeux mais très fortuné Nelkine (Bartek Sozanski). Pauvre liane dans sa veste de fourrure, Lidotchka revient à l’instant d’une soirée et elle n’a que Krétchinski à la bouche.

Mais passons de l’autre côté du miroir. Des cintres tombent trois lustres géants, assemblages de chemises emballées comme de retour du pressing – le décor est signé Sylvie Kleiber. C’est la demeure d’emprunt de Krétchinski paniqué: il n’a plus un kopeck en poche, il doit une fortune à des partenaires de jeu. Il a alors cette idée de parfait aigrefin: il demande à son valet (Jérôme Denis) de se faire remettre le solitaire de la famille Mouromski. On n’en dira pas plus.

Pourquoi Le Beau Monde prend-il? Parce que les acteurs parviennent à ceci: à vivre intensément leur rôle sans susciter la sympathie; à rester de parfaites têtes à claques jusqu’au bout. Ce qu’on vit à travers leurs corps survoltés, puis de plus en plus pétrifiés, c’est un engrenage psychique, celui qui conduit à croire ce qu’on a besoin de croire, au-delà de toute rationalité – penser ici, par exemple, à l’affaire Bernard Madoff.

De cette débâcle programmée, on jouirait presque, tant il peut y avoir une satisfaction esthétique dans une manipulation réussie. L’aristocrate Alexandre Soukhovo-Kobyline est obsédé par la décomposition de sa Russie: il sent combien la société branle, combien les légitimités d’hier sont menacées, combien en somme le vieil ordre tsariste, dont Mouromski est le représentant, est pourri. Il le sait d’autant mieux que sa propre vie est un accident permanent: sa première épouse, la Française Louise Simon Demonche, est retrouvée assassinée en 1850. Des domestiques avouent le crime, puis se rétractent. Lui-même est soupçonné et emprisonné. Il devra batailler pendant plusieurs années devant les tribunaux et payer force pots-de-vin avant d’obtenir un non-lieu.

Le Beau Monde est un nénuphar vénéneux. Il flotte à la surface du marécage, avant de nous entraîner vers le fond. En post-scriptum à la comédie, la voix de Pierre Banderet raconte le cauchemar d’une procédure judiciaire qui n’en finit pas, qui asphyxie Mouromski et sa fille Lidotchka, victimes l’un et l’autre d’un escroc, puis d’un système qui les suspecte de complicité. Cette farce-là est le mal d’une époque: elle ne vous lâche pas.

Le beau monde, Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au 14 mars; loc. 022 301 31 00; www.theatreduloup.ch

* Les trois pièces sont traduites par André Markowicz sous le titre «Images du passé» (1999, José Corti).

Les acteurs parviennent à ceci: à rester de parfaites têtes à claques jusqu’au bout

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