En voiture, Simone! (2/4)

Natacha Koutchoumov, tant qu’il y aura des mots

Entrée en fonction le 1er juillet 2017, la nouvelle directrice de la Comédie de Genève retrace sa vie en remontant la route d’Hermance. Pour elle, le théâtre aide le spectateur à changer son regard sur le monde

«Je vous demande d’entrer avec moi dans un souvenir qui est très flou, nous irons ensemble à sa recherche.» Natacha Koutchoumov donne le ton en sortant de la Comédie de Genève dont elle est la nouvelle codirectrice, avec Denis Maillefer. En quittant la ville pour la campagne genevoise, la jeune quarantenaire au volant* ne cessera de mêler passé et présent, réalité et fiction, émotion et organisation, dans un de ces échanges dont seul un artiste a le secret et dont vous ressortez plus intelligent.

«Je vous emmène à Hermance dans la maison de Maggie, l’imprésario aveugle de Joséphine Baker et d’Ivan Rebroff, et premier contact de mes parents avec la Suisse. En effet, lorsqu’ils déposèrent en 1970 leurs bagages à Genève, c’est dans sa demeure qu’ils ont cohabité. Ses récits toujours incroyables font partie de la mythologie de notre famille.»

Genève et la mixité

De son père apatride d’origine russe et italienne et de sa mère écossaise et française, née à Madagascar d’une famille installée à l’île Maurice depuis le XVIIe siècle, Natacha Koutchoumov a gardé un rapport particulier au territoire. «Je me sens bien partout ou mal partout selon les jours. Mais je suis hyperattachée à Genève. J’y suis née en 1973, et suis la seule vraie Genevoise de la famille, qui me charrie et m’appelle la Suisse!» Genève, pour elle, raconte la mixité du monde. Une ville qui rassemble des couches sociales très différentes, des gens de partout venus tenter leur chance.

Petite, ses parents l’emmenaient déjà au Théâtre de la Comédie, et à celui de Carouge. Natacha nourrissait alors un rêve caché. «J’avais honte d’être la fille qui voulait devenir comédienne, ça aurait voulu dire que je me prétendais être quelque chose. Je ne me trouvais pas belle, j’étais mal à l’aise. J’ai tu ce désir jusqu’à l’âge de 16 ans.» Natacha Koutchoumov est devenue femme et comédienne en même temps, sur scène et sous les yeux d’hommes, en majorité, qui la regardaient aussi comme un corps. «Une période d’adolescence particulière, c’était un chemin par lequel je devais passer.»

«La sensation du vide»

On ne peut pas devenir comédienne en se protégeant. Mais il n’est pas anodin de répéter un texte, soir après soir, pendant des mois. «Je crois au pouvoir des mots. Je jouais Irina dans Les Trois Sœurs de Tchekhov. La jeune femme dit: «J’ai 24 ans, je me sens vieille, je me sens usée, je n’ai plus aucune envie de vivre.» Elle ne se souvient plus de rien, elle a la sensation du vide, d’une vie qui n’a servi à rien, elle ne se souvient plus comment on dit «plafond» en italien. Répéter cela durant pendant trois mois, et jouer cela à l’âge du rôle, ça a une incidence. On s’en rend compte après, on se sent bizarre. Il faut apprendre à faire une sorte de nettoyage parce que la parole, on l’incarne. C’est même l’impact que ça a sur nous qui fera ressentir une émotion au spectateur.»

Natacha Koutchoumov dit qu’il y a quelque chose en elle qui se raconte par la multiplicité des personnages qu’elle a interprétés. Mais vite, elle remarque qu’elle peut être celle qui fédère les acteurs autour d’un projet artistique. «Je n’ai pas la nécessité d’être sur scène et applaudie, je peux vivre sans.» Enseignante, metteuse en scène, son parcours la mène à présenter un nouveau projet pour reprendre la Comédie de Genève.

Où est la maison de Maggie?

«Attention, petit écureuil, j’ai une grosse voiture», dit-elle en freinant, évitant le rongeur qui semble jouer sur la route. A Hermance, nous ne retrouverons pas la maison de Maggie. «Un souvenir flou», avait prévenu Natacha Koutchoumov. En revanche, notre conductrice propose de nous arrêter sur le chemin du retour au chantier de la Nouvelle Comédie, à la gare des Eaux-Vives. Là, elle jubile et raconte, enthousiaste, le bâtiment en train de sortir de terre. «Notre offre sera multiple, ce lieu sera un endroit de vie: restaurant, marché le week-end, artistes en résidence et spectacles en matinée.»

Lorsqu’on parle théâtre contemporain et qu’on évoque le gouffre qui sépare parfois le jeu qu’offrent les jeunes artistes sortant de l’école et les attentes du public, Natacha Koutchoumov nous interrompt. «Ne fantasmons pas les attentes du public! Le théâtre a toujours été un art réactif. Quand Ibsen décide de sortir du drame bourgeois et de ne montrer que très peu d’action, avec des secrets de famille qui ressurgissent et que tout a déjà eu lieu avant que la pièce ne commence… Ça provoquait déjà le scandale! Le théâtre raconte l’époque. Si l’on avait monté chaque projet en demandant au public ce qu’il avait envie de voir, je ne suis pas sûre qu’on aurait eu de grands artistes.»

Le théâtre en mode combat

Elle croit au théâtre en mode combat. «On est dans une époque un peu sinistre. Les extrêmes qui montent, les situations atroces avec les migrants, avec le climat qui devient anxiogène. On attaque les lieux de spectacles, d’art, les gens qui dessinent, tout ce qui est dérangeant. Alors il nous faut continuer. Voilà ce qui m’anime et me réveille le matin.» Si la vie est un théâtre cruel, Natacha Koutchoumov est de celles qui veulent que le théâtre soit cette vie et dise sa liberté.

* La voiture a été prêtée par Tesla.


Episode précédent:

Daniel Rossellat, le philosophe terrien

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