C’est l’histoire d’une femme qui doit survivre à l’assassinat de son mari, veiller à ce qu’il reste dans l’histoire, et quitter en quelques jours la Maison-Blanche dont elle avait entièrement restauré les appartements. Dans Jackie, le réalisateur chilien Pablo Larraín a choisi d’évoquer l’assassinat du président Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas, en se focalisant sur sa femme. Et la façon dont elle a vécu les heures et les jours qui ont suivi ce décès brutal.

Notre critique, élogieuse: Jackie, une femme au bord de l’abîme

Noyée dans le chagrin, en plein tourbillon émotionnel, Jackie Kennedy peine à garder sa foi. Elle vit une douleur inouïe, mais doit rester forte pour ses enfants. Surtout, elle veut gérer l’héritage de son mari, soucieuse de l’organisation des funérailles et de l’hommage qui doit lui être fait. Elle est consciente que ces jours sont cruciaux pour faire de son mari une légende. Et elle a réussi.

A la fois médiatisée et inconnue

«Jackie était une reine sans couronne, qui a perdu à la fois son trône et son mari», résume Pablo Larraín. Une des femmes les plus populaires et photographiées du XXe siècle mais dont on ne sait finalement que très peu. Pour le réalisateur, «très discrète et impénétrable, elle est peut-être la plus inconnue des femmes connues de notre ère moderne».

Dans ce portrait intimiste et psychologisant de Jackie Kennedy, grande amoureuse de la mode et des arts, cette dernière est incarnée par Natalie Portman. Avec beaucoup de sensibilité. Nous l’avons rencontrée à Manhattan, dans une suite de l’hôtel Peninsula, sur la prestigieuse 5e avenue. L’actrice et réalisatrice américano-israélienne avait souvent les mains posées sur son ventre rebondi: elle attend son deuxième enfant.

Le Temps: On parle déjà de vous pour un nouvel Oscar. A quel point camper le personnage de Jackie Kennedy a-t-il été difficile?

Natalie Portman: C’est une telle icône, que tout le monde semble connaître, mais qui en même temps était très mystérieuse… Jouer un personnage si célèbre est effectivement un grand défi et a un côté presque effrayant. Tout le monde sait à quoi elle ressemble, comment elle s’exprime, comment elle bouge. Il fallait donc être crédible dès le départ, emporter tout de suite le spectateur avec soi dans ce voyage émotionnel, ne pas laisser la moindre place au doute. Pour moi, cela a représenté un défi important, qui ne ressemble à rien d’autre que j’ai fait avant.

– Beaucoup plus difficile qu’une performance plus physique comme dans «Black Swan», où vous incarniez une danseuse étoile?

– Chaque rôle joué au cinéma représente des défis différents. Mais pour Jackie, en raison de l’aura du personnage et de ce qu’elle a représenté pour les Etats-Unis, il était important de coller le plus possible à la réalité, à qui elle était vraiment. Bien sûr, je n’ai pas la prétention de jouer la «vraie» Jackie. Mais nous avons tenté de nous en approcher le plus possible, pour aller au-delà de l’aspect iconique et la rendre plus «humaine». Elle était très différente en privé de l’image qu’elle donnait d’elle en public. Cela s’entend même dans certains enregistrements. Elle s’exprime différemment. Elle est moins timide et plus sarcastique.

– Vous imitez parfaitement son accent patricien si spécial, avec sa manière particulière de respirer et de faire des pauses. Combien de fois avez-vous regardé le «White House Tour», visite guidée des appartements de la Maison-Blanche rénovés par ses soins, où elle fait découvrir elle-même les différentes pièces?

– Cette émission de février 1962 pour CBS avait à l’époque battu des records d’audience… Pour la voix et la diction, j’avais un bon coach de dialecte, Tanya Blumstein. Nous avons, un mois avant le tournage, regardé de manière presque obsessionnelle le White House Tour, pour capter toutes les subtilités de son expression. Nous avons aussi écouté les cassettes de ses interviews en boucle, pour retracer notamment la scène où on la voit accorder une interview au journaliste Theodore H. White pour le magazine «Life». Dont celles menées par l’historien Arthur Schlesinger [en 2011, pour le 50e anniversaire des débuts de la présidence de son père, Caroline Kennedy a rendu ces enregistrements publics. Jacqueline Kennedy y a tenu des propos très directs qualifiant notamment Martin Luther King de «faux» et de «maniaque sexuel». C’est au cours de l’interview pour Life qu’elle a comparé les années passées à la Maison-Blanche au château Camelot, la résidence légendaire du roi Arthur, ndlr]. Je l’ai tellement fait que c’est presque devenu une seconde nature!

– Diriez-vous que «Jackie», avec le parti pris de Pablo Larraín, est un film féministe?

– Oui, je pense qu’on peut le considérer comme féministe. Car il permet à la femme d’être plusieurs choses à la fois, ce que l’on voit rarement dans les personnages féminins incarnés au cinéma. Jackie Kennedy est à la fois forte et vulnérable, pleine d’espoir et désespérée, heureuse et dans un chagrin profond, confuse et déterminée. Un être humain dans son ensemble, qui a su se battre pour imposer l’image que l’on garde aujourd’hui de son mari.

– Vous n’avez pas rencontré de membres de la famille Kennedy pour vous mettre dans la peau de Jackie. Pourquoi?

– Ce sont des gens très discrets. Je le savais. J’ai préféré me concentrer sur la lecture de nombreux livres qui parlent d’elle, les interviews et le White House Tour.

– Qu’avez-vous appris d’elle que vous ne saviez pas avant?

– Beaucoup de choses. Pour moi, Jackie Kennedy était avant tout une sorte d’icône de la mode, l’incarnation d’un certain style. Elle aimait tout ce qui est beau, et l’a démontré dans sa manière de redécorer la Maison-Blanche, en s’inspirant notamment de la France. Je ne la connaissais qu’à travers cette image, et bien sûr à travers celui qu’elle avait épousé. En me mettant dans le personnage, j’ai soudain pris conscience de la façon dont elle maîtrisait son propre récit, ce que les gens devaient retenir d’elle et de son mari. Elle a su veiller sur l’héritage Kennedy dans l’espace public et ce qui devait rester ancré dans la mémoire collective avec beaucoup d’intelligence. C’était aussi quelqu’un de très érudit, avec de solides connaissances en histoire et en politique. 

– Jackie Kennedy avait une forte personnalité. Il y a cette scène où elle décide, juste après l’assassinat, de garder son ensemble Chanel rose taché de sang et de bouts de cervelle de son mari, dans l’avion Air Force One qui la ramène à Washington, pour montrer aux gens ce qu’on avait fait à son mari. Le film la présente aussi sous ses aspects vulnérables, presque névrosée, parfois sardonique, et fait allusion à la crise de foi qu’elle a traversée. Vous êtes-vous reconnue dans certains de ses traits de personnalité?

– Je n’aime pas m’identifier aux personnages que je joue. Je pense que c’est quelque chose de dangereux.

– Mais est-ce le type de femme que vous admirez?

– Elle était moderne et en avance sur son temps, dans sa manière notamment de gérer son image. Oui, elle m’impressionne beaucoup. C’est difficile de porter un jugement sur quelqu’un que vous incarnez. Mais maintenant que le film est derrière moi, je dois dire que je suis très impressionnée par ce qu’elle a été et ce qu’elle a fait pour les Etats-Unis. 

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– Vous n’étiez pas née en 1963 quand le président Kennedy a été assassiné. Ce drame a-t-il quand même eu une résonance particulière chez vous?

– Comme la plupart des Américains, je dirais que cette tragédie a marqué notre histoire. C’est quelque chose dont on vous parle assez tôt, les gens vous racontent où ils étaient quand Kennedy a été assassiné. Vous voyez aussi certaines photos de famille de l’époque, comme par exemple avec ma grand-mère qui portait la même coupe de cheveux que Jackie Kennedy. On comprend alors mieux à quel point Jackie a été une icône et un modèle pour les femmes américaines.

– Le film a été tourné en France pendant les attaques terroristes du 13 novembre 2015. Quel impact cet événement a-t-il eu sur le film?

– Difficile de ne pas faire de comparaison entre la scène où Jackie Kennedy décide, malgré les consignes de sécurité, de suivre le cercueil de son mari à pied le jour des funérailles, et les Français, qui peu après les événements, ont décidé de vivre comme avant, en descendant dans les rues, en allant dans des bars, pour ne pas baisser les bras face au terrorisme… Nous avons effectivement tourné le film à Saint-Denis, près de Paris, une semaine après les attaques. Elles ont contribué à mieux nous faire prendre conscience de ce qui se passe quand une nation entière vit une tragédie de cette ampleur, avec la peur, le chagrin, et l’anxiété de ne pas savoir ce qui vient ensuite. Cela m’a permis de mieux comprendre à quel point Jackie Kennedy a eu du courage de faire ce qu’elle a fait juste après l’assassinat de son mari, qui n’était pas juste une tragédie nationale, mais aussi un événement très privé et personnel pour elle.

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– Il y a une autre comparaison qu’on a envie de faire: entre les appels à la mort de John Fitzgerald Kennedy qui ont précédé son assassinat et la récente campagne présidentielle américaine qui a été d’une rare violence, avec également des appels au meurtre d’Hillary Clinton…

– Quand nous avons tourné ce film, nous ne savions bien sûr pas ce qui allait arriver avec la présidentielle américaine, on ne connaissait d’ailleurs pas encore les noms des candidats officiels. Donc rien n’est intentionnel. Mais c’est évidemment très intéressant de voir comment un contexte particulier peut influencer la manière dont les gens ressentent et interprètent un film…

– Nous sommes ici à Manhattan, dans l’hôtel Peninsula, à quelques mètres seulement de la Tour Trump. Que vous inspire la dynastie Trump et le nouveau président, en tant que femme et en tant qu’actrice, vous qui avez officiellement soutenu Hillary Clinton?

– C’est une période extrêmement importante pour s’engager comme citoyen. Ce moment particulier a en tout cas mis en exergue le besoin de l’être, de nous réveiller. Nous devons surveiller ce qui va se passer, et réagir si nous constatons des injustices.

– Pourriez-vous être une First Lady version 2017?

– Non. Je n’aimerais pas que mon rôle soit défini par celui de mon mari

Jackie, de Pablo Larraín (Etats-Unis/Chili/France, 2016), avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard et Greta Gerwig, 1h40. Sortie le 1er février.


Profil

1981: Naissance le 9 juin, à Jérusalem, sous le nom de Natalie Herschlag. Part trois ans plus tard vivre aux Etats-Unis avec sa famille. 

1994: Joue le rôle de Mathilda dans «Léon», de Luc Besson. Prend le nom de Portman comme nom de scène, pour protéger sa vie privée et celle de ses parents.

1997: Joue Anne Frank au théâtre. Ses arrière-grands-parents sont morts à Auschwitz.

1999: Etudie la psychologie à Harvard.

2005: Gagne le Golden Globe de la meilleure actrice dans un second rôle pour «Closer, entre adultes consentants» de Mike Nichols.

2010: Tourne «Black Swan» de Darren Aronofsky. Gagne plus de vingt récompenses dont l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure actrice.

2014: Epouse le danseur et chorégraphe français Benjamin Millepied, dont elle attend aujourd'hui le deuxième enfant.