Deux femmes. Première d’atelier sur le point de prendre sa retraite au sein de la maison Dior, Esther est incarnée par Nathalie Baye. Voleuse à la tire dans le métro, Jade est jouée par Lyna Khoudri. Sentant que la jeune fille a un don pour la couture, Esther va la prendre sous son aile dans l’espoir de lui transmettre la passion du métier.

Le quotidien de ces femmes œuvrant du bout des doigts sur des vêtements d’exception est le sujet de Haute Couture, second film de l’écrivaine française Sylvie Ohayon, devenue réalisatrice en adaptant son premier roman, Papa Was Not a Rolling Stone, au cinéma en 2014. Il y a dix ans, elle accompagnait une amie enceinte qui se rendait chez Chanel pour les retouches de sa robe de mariée. «Alors m’dame, y a un polichinelle dans le tiroir?» lança la couturière à son amie avant de se mettre à l’ouvrage. «La délicatesse de son geste et le contraste avec ses propos un peu abrupts m’ont bouleversée», explique-t-elle lors d’une rencontre au Lausanne Palace en septembre dernier. «C’est à partir de ce moment que je me suis mise à m’intéresser à la couture, à cet artisanat français qui me fait me sentir très patriote», reprend la cinéaste venue faire de la promotion à l’occasion de la projection de Haute Couture au Festival du film français d’Helvétie de Bienne.

Finalement, c’est le fleuron de la haute couture française, la maison Dior, qu’elle choisit d’évoquer, «une référence qui parle à tout le monde». A la lecture du scénario, la maison lui accorde le droit d’utiliser le nom et l’image de Monsieur Dior. Elle prête également quelques robes, du matériel et des tissus pour les décors. «J’ai pu faire beaucoup de recherches documentaires et rencontrer la première d’atelier Dior plusieurs fois. La superstition, le parfumage des équipes, ce sont des anecdotes que les couturières m’ont racontées.» En revanche, aucune participation financière n’est engagée dans le film qui raconte une ascension sociale sur fond de mousselines de soie et de broderies. Un thème important pour Sylvie Ohayon, femme juive d’origine tunisienne, qui a passé toute son enfance dans la Cité des 4000 à La Courneuve: «D’un livre à un autre, je montre comment on change le monde, par le biais du travail scolaire, du mérite, du métier. C’est le but de ma démarche.»

Dans le milieu du cinéma comme dans celui de la haute couture, il faut se renouveler, sinon on peut vous oublier très vite

Le long métrage, dont la sortie en salle est prévue le 17 novembre, est porté par Nathalie Baye, droite, élégante et rigoureuse, à l’écran comme à la vie. Si la mode intéresse peu l’actrice française, le travail de ces femmes de l’ombre qui font rayonner l’atelier l’a fascinée. En témoigne notre conversation lausannoise.

Comment avez-vous vécu l’apprentissage du métier de couturière?

C’était à la fois très beau et très rude. Sans cesse debout ou penchée sur la table, il faut exécuter des tâches nécessitant une précision et une minutie absolument invraisemblable. Les yeux souffrent de ce temps passé à faire des tout petits points. Mais la grande force de la plupart des couturières est qu’elles semblent passionnées par leur métier. Ce qui n’est pas le cas des ouvrières, qui s’exécutent à contrecœur.

Vous interprétez une femme qui fait passer le travail avant tout. Plutôt taciturne, elle a de la peine à exprimer ses émotions. Qu’avez-vous en commun avec elle?

Même si je suis à peu près l’opposé de ce qu’elle est, Esther me touche beaucoup. C’est une femme seule, qui ne parle plus avec sa fille, qui est rude avec les autres et encore plus avec elle-même. Nous avons en commun une certaine rigueur. J’ai été formée par la danse classique russe, c’est un milieu très sérieux.

Le film traite aussi de la difficulté d’être mère. Esther prend Jade, une jeune banlieusarde, sous son aile alors qu’elle est incapable de prendre soin de sa propre fille. Est-ce que cela touche votre fibre maternelle?

C’est vrai qu’il est difficile d’être mère. Et en même temps tellement merveilleux. Lorsqu’il y a des cicatrices, comme celles qu’Esther garde de sa propre enfance, cela corse forcément les choses. Derrière sa dureté, elle reste bienveillante et, en définitive, c’est ce qui compte je crois. Elle a envie d’aider cette jeune fille défavorisée en lui faisant aimer la vie et découvrir de belles choses.

Quelle mère et quelle grand-mère essayez-vous d’être?

Je suis complètement gâteuse de mon petit-fils et j’aime ma fille Laura. Mais je ne vais en aucun cas la coacher. J’ai pu la mettre en garde contre quelques pièges répandus dans le monde du cinéma, mais maintenant elle est suffisamment grande et intelligente pour les éviter. J’essaie d’être la plus disponible possible sans me mêler de sa très belle vie de couple. Les mères envahissantes, c’est insupportable.

Vous avez grandi à Montparnasse, née de parents artistes peintres, bohèmes, sans le sou, en conflit permanent… Le manque de soutien parental dont souffre Jade fait-il écho à votre propre enfance?

Les parents idéaux, il n’y en a pas des masses. Les miens formaient un couple qui ne s’entendait pas du tout. J’ai passé ma vie à entendre les disputes, les peurs. En même temps, ils m’ont fait confiance et laissé une grande liberté qui m’a, je crois, beaucoup structurée.

Où avez-vous donc trouvé les ressources pour vous épanouir?

La danse m’a beaucoup aidée. Puis j’ai eu la chance de me lancer dans un métier que j’aime et qui me le rend bien. Je pense aussi que j’ai un caractère plutôt positif: je ne rumine pas, j’avance. C’est une bonne ressource.

Esther veut aider sa stagiaire en l’initiant à un métier qui, dit-elle, a le pouvoir de réparer le monde. Que pensez-vous de cette ambition poétique?

Ce sont les paroles d’Esther. Je ne pense pas que la haute couture puisse réparer le monde. Elle fabrique de la beauté, au même titre qu’un artiste façonne une œuvre d’art. Et peut-être que la beauté a le pouvoir de mettre du baume au cœur.

Le film montre le décalage entre la confection artisanale, les belles matières, et le prêt-à-porter de masse. Quel est votre rapport à la mode?

Elle ne m’intéresse pas. Je cherche le confort avant tout pour être bien dans ma peau. Il faut dire que les essayages de costumes biaisent le rapport. Avant-hier, j’ai passé trois heures à enlever et remettre des vêtements pour un prochain film. Au bout d’un moment, je n’en peux plus.

Vous souvenez-vous avoir ressenti une émotion dans une robe du soir?

Oui, lors des grands soirs, comme celui des Césars du cinéma à Paris, où l’on vous prête une robe taillée pour vous. Certaines de mes tenues m’ont fait me sentir bien. Il y a quelque chose de très gracieux d’être ainsi vêtue, mais ce n’est pas une obsession chez moi.

Ce film confronte aussi deux cultures, deux langages, deux visions du monde. Celle de la Seine-Saint-Denis et celle des quartiers chics de Paris. N’est-ce pas une belle invitation à plus de mixité, puisque dans le film les deux partis sont gagnants?

Absolument. Quand nous avons tourné dans cette grande barre de banlieue, des habitants ont fait un peu de figuration. Entre deux scènes, j’allais discuter avec eux. Des gens beaux, de toutes les couleurs, parfois abrutis par la fumée des pétards. J’essayais de comprendre ce qui les motivait. Ils sont vraiment largués, cela m’a beaucoup touchée.

Il y a cette scène des ciseaux qui tombent dans l’atelier, ce qui est censé porter malheur aux couturières. Etes-vous superstitieuse?

Très peu. Je touche du bois. C’est un réflexe.

La haute couture, comme le cinéma, est un milieu qui vend du rêve. Vous disiez dans une interview qu’il y a la mousseline de soie, les voituriers, mais que c’est aussi un univers qui peut être cruel. Pourquoi?

Dans les deux cas, il faut se renouveler, sinon on peut vous oublier très vite. Et aussi savoir traverser les creux. Les acteurs ont de la peine à le faire, parce que lorsqu’ils ne tournent pas, ils sont dans l’incapacité de s’exprimer. Ce n’est pas comme un artiste qui peint seul de son côté. Heureusement, je ne me suis jamais posé trop de questions.

Qu’est ce qui vous nourrit hors des tournages?

Mon métier, ce n’est pas toute ma vie: il y a ma famille, les gens que j’aime, les voyages, les lectures. Je ne m’ennuie jamais. La vie est courte.

«Haute Couture», sortie en salle le 17 novembre 2021.