Nathalie Heinich. L'Elite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique. NRF/Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 370 p.

Dans les dernières pages de L'Elite artiste, la sociologue Nathalie Heinich cite un débat qui fut organisé en 2002 au Palais de Tokyo, institution parisienne vouée à la défense et à la promotion de l'art contemporain le plus pointu. Titre de ce débat: «L'artiste a-t-il tous les droits?» Nathalie Heinich se demande, avec quelque malice car c'est précisément le thème de son livre, «quelle autre catégorie sociale aujourd'hui, pourrait faire l'objet [de cette question] sans susciter la stupéfaction».

La place qu'occupent les artistes dans la société d'aujourd'hui, leur liberté de principe, leur autonomie revendiquée associée à une dépendance économique par rapport aux institutions publiques et privées qui financent la production de leurs œuvres, n'est l'objet d'aucun débat véritable. Au mieux, on célèbre les vertus intangibles de la création libre. Au pire, on se contente de traiter les artistes comme des provocateurs inutiles, voire comme des parasites qui abusent de la générosité publique. Ainsi, lors de l'exposition de Thomas Hirschhorn au Centre culturel suisse de Paris à la fin de l'année 2004. Il est difficile d'interdire quoi que ce soit aux artistes sans être accusé de censure. Et à trop permettre, on s'expose à des déconvenues, c'est-à-dire à se voir tirer un portrait peu flatteur comme celui que Thomas Hirschhorn a brossé de notre pays au Centre culturel suisse de Paris.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, nous explique Nathalie Heinich, le statut social de l'artiste s'est profondément transformé. A la Renaissance, les peintres réussissent enfin, après plus d'un siècle de bataille, à élever leur art au rang des arts libéraux et à échapper à leur statut d'artisans. Mais le statut d'exception de l'art ne s'est pas fixé immédiatement.

En explorant systématiquement plusieurs siècles de littérature (principalement française), Nathalie Heinich décrit trois composantes qui ont fini par s'agglomérer paradoxalement, mais aussi diversement selon les individus, dans la définition de l'artiste moderne: le pôle du privilège, le pôle de l'excentricité et le pôle de la démocratie. Le pôle du privilège s'incarne dans un mélange de fréquentation des puissants et de distance affichée avec eux - au XIXe siècle «dans la mondanité et dans le dandysme». L'excentricité s'incarne «dans la bohème». Et la démocratie dans «l'engagement politique de l'avant-garde».

Nathalie Heinich décrypte la dualité d'une revendication élitiste, forgée dans la croyance au talent, à la vocation, et d'une revendication démocratique d'adhésion à un peuple imaginaire dont l'art exprimerait - le plus souvent sans son assentiment - les aspirations véritables. Elle met en évidence le privilège qui valorise la singularité dans l'exercice de l'art, dans la vie qui accompagne cet exercice, et qui accommode cette inégalité aux croyances égalitaires de la démocratie. Elle construit un modèle qui permet de situer les différents types de conduites artistiques et de s'interroger sans préjugés sur le fait que les artistes peuvent à la fois vivre dans la compagnie des puissants ou des nantis qui financent leurs œuvres, et prétendre que ces dernières ne sont en rien tributaire de cette relation.

C'est que ce statut d'artiste s'est imposé comme une nécessité. «Comment fonder l'inégalité en justice? Telle est la question centrale en régime démocratique», écrit Nathalie Heinich. L'élitisme démocratique, la méritocratie chère à l'esprit républicain français ne suffit pas «puisqu'il s'est aussitôt doublé de l'élitisme artiste». Ce dernier réintroduit la singularité qui manque à l'égalitarisme, et il crée un espace de liberté absolue dans le tissu serré et contraignant des contrats sociaux.